Economie Sociale

Coopératives, Mutuelles, Associations, Fondations : Histoire, Statistiques, Gouvernance, Prospective...
Le Blog de l'Economie Sociale sans complexes !

08 octobre 2006

Pour un coup d'État associatif

- Des milliards, mon bon Monsieur, des milliards ! Voilà la réalité, la vraie, celle qu'on nous cache… des milliards qui filent comme ça, sans contrôle, chez les copains, chez les coquins… ah, elle est belle notre république ! Personne ne va vérifier, ça, combien d'argent on donne aux associations, ni ce qu'elles en font…

Qui n'a entendu de ces propos à l'emporte pièce ? Souvent, d'ailleurs, ceux qui les tiennent volontiers ne répugnent pas à la schizophrénie et, lorsqu'on envisage avec eux, qui un voyage, qui une animation, qui l'édition d'une plaquette ou d'une vidéo, ils vous assurent qu'ils en font leur affaire : "On va demander une subvention au conseil général… Ils sont là pour ça ! Je vais voir ça avec mon frère, il y a ses entrées, on ne lui refuse jamais rien…"

Voilà pour le côté pile. Car du côté face, on entend que l'État, la Région, ou d'autres, ne se gênent pas pour tailler, de leur propre gré, dans les subventions promises, votées, annoncées, attendues, dès qu'il leur faut faire des économies, et que cela met des gens au chômage, que cela casse la dynamique de projets sociaux innovants et prometteurs, que ces économies de Gribouille finiront par coûter infiniment plus cher quand il faudra réparer ce qu'on aura négligé de prévenir…

Tout ceci est bien excessif. Excessif, mais de bonne guerre ! Car la connaissance précise des subventions publiques aux ISBL est l'un des principaux trous noirs de la Comptabilité Nationale. Cela a toujours été ainsi, et cela est demeuré ainsi, malgré le "Plan Comptable des Associations", malgré la LOLF, malgré le système Accord (devenu Chorus), malgré l'obligation faite aux associations de rendre leurs comptes publics, laquelle n'a jamais été appliquée parce qu'inapplicable.

Alors, on confond tout : subventions, conventions, prix de journée ; délégation de service public, concurrence déloyale, favoritisme…

Allons-nous en rester là ? Cela n'a rien de fatal. La LOLF finira bien par produire des effets sur cette partie opaque de la dépense publique (ceci étant, la LOLF ne concerne pas les collectivités territoriales). Les différents efforts (dont les nôtres), menés en maints endroits, pour que l'on joue la transparence, pour que l'on évalue, pour que l'on certifie, produiront bien quelque résultat. C'est pourquoi il faut accueillir avec satisfaction la publication, le 17 Juillet dernier, d'un premier décret obligeant les "personnes morales de droit public" à établir une liste annuelle des subventions qu'elles ont versées aux associations, et à la diffuser par voie électronique.

On trouvera ce décret au J.O. n°165 du 19 Juillet 2006, page 10837, texte n°37.

Prenons le pour ce qu'il est : un pas dans la bonne direction. Maintenant, il faudra le juger à ses fruits ; un progrès décisif, ou un coup d'épée dans l'eau, un de plus ?

Nous verrons cela à compter du 30 Novembre. C'est en effet le jour fixé par le décret pour la publication, au plus tard, des subventions versées en 2005. Les années suivantes, ce sera le 30 Avril. Mais il faut d'abord réussir la première année.

Le travail demandé aux personnes morales de droit public n'est pas énorme.

D'abord, les communes de moins de 3500 habitants en sont dispensées. Ensuite, les "aides attribuées en application d'une loi ou d'un règlement" ne sont pas concernées ; l'interprétation de ce principe risque d'être large. Enfin, les listes à publier ne sont soumises à aucun standard commun ; elles devront comporter le nom et l'adresse de l'association, mais pas son SIRET, ce qui rendra toute compilation statistique quasiment impossible.

Le ministre chargé de la Vie Associative en fera une synthèse, mais le décret ne précise pas quand (on sait seulement que ce sera chaque année) ni si cela permettra de faire des bilans qui ont un sens. Vue sous cet angle, la montagne s'apprête à accoucher d'une souris.

Sauf si nous agissons. Une promesse est une promesse, un décret est un décret, le citoyen est en droit d'exiger qu'il soit appliqué ! Alors, dès le 30 Novembre, nous consulterons avec attention les sites des Ministères, des Régions, des principales villes de France. Faisons-le tous ensemble. Nous verrons bien qui aura satisfait aux obligations du décret et qui y aura failli. Il faudra rappeler ces derniers à leurs devoirs. Le 1er Décembre, ce sera le jour des bilans. Et le 2 Décembre, vous le savez tous, c'est le jour des coups d'État…

24 septembre 2006

Roulez SCOP !

Nos SCOP se lanceraient-elles dans la distribution d'un carburant alternatif, exempt de toute pollution, solidaire et coopératif ? Pas encore, mais pourquoi pas ? Car il n'y a pas que le carburant pour les moteurs à explosion, il y aussi celui qui alimente nos volontés, notre engagement, notre capacité à incarner dans des réalisations concrètes et viables notre soif d'idéal et d'harmonie sociale. Et comme l'on aimerait que l'idée coopérative fasse toujours mieux connaître sa capacité à réunir, dans une synthèse tangible et opératoire, le rêve et la réalité ! Alors, roulez SCOP !

En attendant, "Roulez SCOP" qui s'écrit RULESCOOP est un acronyme qui se développe en langue espagnole et qui signifie "Réseau d'Universités Latines pour l'Économie Sociale et COOPérative". Ce Réseau bien qu'ayant de fait commencé à fonctionner en 1998, a tenu son premier colloque du 22 au 24 Mai 2006, à Brest (Université de Bretagne Occidentale, en abrégé UBO).

L'UBO est la seule université française participant à RULESCOOP ; elle y côtoie l'une des universités de Rome, trois universités espagnoles dont en première ligne celle de Valence, et un grand nombre d'universités d'Amérique Latine, de divers pays, dont beaucoup avaient envoyé une délégation à Brest.

Pourquoi RULESCOOP est-il représenté en France par Brest ? Sans doute était-ce à l'origine purement fortuit ; le fait que le maître des cérémonies, Jorge Muñoz, y enseigne et soit parfaitement bilingue suffit à l'expliquer. Pendant trois jours, dans les couloirs de l'Institut d'Administration des Entreprises, l'espagnol a été plus parlé que le breton.

Mais il n'y a pas que cela. Si l'Économie Sociale a trouvé à l'Université de Brest un point d'ancrage privilégié, c'est que la Bretagne est une des terres d'élection de la coopération agricole, et par voie de conséquence de la coopération de crédit. C'est là un fait d'histoire et de sociologie, lui-même assis sur une profonde tradition de dévouement d'inspiration catholique qui a conduit les gros bataillons des militants de la JAC (Jeunesse Agricole Chrétienne) à se reconvertir dans l'animation des coopératives. Ce sur quoi revenait avec insistance le président de la caisse régionale de Crédit Agricole : "Les anciens comprenaient tout d'emblée, par intuition. Mais les jeunes, il faut leur expliquer, leur donner envie, leur transmettre notre credo coopératif…"

Les deux puissances tutélaires, Crédit Agricole et Crédit Mutuel, s'étaient en quelque sorte partagé le parrainage du colloque qui, grâce à leur générosité, aura laissé à chacun des participants un souvenir impérissable fait de cidre et de fruits de mer.

Jean Le Vourc'h, le président précité, n'était pas le moins emphatique, le moins charismatique ! Successeur du célèbre Alexis Gourvennec à la tête de la coopérative laitière EVEN, il évoque avec autant de fougue que de conviction la mission de l'élu coopérateur : "Si la mutualisme n'est qu'un statut, alors c'est une charge, et on ne cherchera qu'à l'alléger. Mais si c'est un engagement, alors cela devient une valeur ajoutée, un supplément d'énergie et d'enthousiasme qui profite à toute l'entreprise". Ou encore : "Dans une entreprise classique, vous n'arriverez jamais à motiver le salarié en lui parlant des exigences de l'actionnaire ! Leurs intérêts sont trop divergents. En revanche, dans une coopérative, vous pouvez lui parler du long terme, du territoire. Le sociétaire n'a pas de plus value à espérer. Il a des intérêts très proches de ceux du salarié".

Gardons-nous de trop enjoliver, bien sur. Il n'en demeure pas moins que cela fait toujours plaisir à entendre. Car par ailleurs le colloque fut très dense et souvent de grande qualité. Les textes des communications étant tous accessibles en intégralité, soit sous les cerisiers toulousains, soit sur le site du réseau RULESCOOP au Chili, je n'en parlerai pas plus avant.

J'ai surtout apprécié la richesse et la diversité des communications de nos collègues latino-américains, dont l'apport à la connaissance de l'Économie Sociale devrait être mieux perçu ! Ils nous ont décrit des situations analogues aux premières années de Mondragon, là où des États trop pauvres ou trop lointains ne peuvent intervenir, et où seule parvient à soulever des montagnes l'action solidaire de "filles et fils de la misère et de la nécessité", conduits par le charisme et la détermination d'un ou de plusieurs capitaines d'aventures.

Les Québecois, nombreux comme à l'accoutumée, n'étaient cependant pas les seuls francophones visibles. S'il y avait, parmi les Français de l'intérieur, de nombreux amis de longue date, j'y ai aussi rencontré quantité d'inconnus (du moins de moi et jusqu'à cette date !), souvent auteurs de travaux de plus grand intérêt. C'est la première fois que je sens un tel foisonnement de contributions, venant d'un peu partout et portant explicitement sur l'Économie Sociale (et non, comme je l'avais souvent vu, sur des thèmes plus ou moins connexes, productions recalées qui n'avaient pas trouvé asile dans des colloques plus "nobles"…)

Voilà qui est très encourageant. L'Économie Sociale française souffre de façon chronique de ne pouvoir s'incarner dans des ensembles moteurs suffisamment forts. Sa représentation politique, intermittente et mal assurée, n'a jamais eu les moyens de la tirer en avant. Son inexistence statistique constitue, nous l'avons assez souligné et martelé, un handicap majeur. Il ne lui reste que sa représentation institutionnelle, CNLAMCA devenu CEGES, et les diverses organisations qui la constituent, mais qui ont besoin de partenaires à leur mesure pour avancer.

La nature ayant horreur du vide, ce vide a été en partie comblé, surtout en direction du monde associatif, par diverses officines privées dont l'excellence n'est pas clairement avérée – tant s'en faut !

Il est donc heureux que l'Université vienne, de façon significative, occuper le champ de l'Économie Sociale. Elle n'y était jusqu'à présent active qu'au travers de quelques arbres, toujours les mêmes, cachant une épaisse forêt d'indifférence. L'Espagne et le Québec nous ont montré la voie en cette matière ; il reste du chemin à parcourir, le mouvement est lancé, poursuivons-le !

Le prochain colloque du réseau RULESCOOP doit se tenir au Costa Rica. Destination inhabituelle et alléchante ! D'ici là, je m'efforcerai pour ma part de susciter, au sein de ce vaste réseau certes partiellement européen et québecois, mais surtout latino-américain, un courant d'intérêt pour la statistique et bien sur pour le compte satellite de l'Économie Sociale.

21 septembre 2006

De la vitalité associative

Ces dernières années, l'emploi salarié dans les ISBL (Institutions Sans But Lucratif) a connu une forte progression, étayant en cela l'idée communément admise que le secteur associatif est en plein essor et que son dynamisme répond à un besoin profond de notre société. On vante ses capacités d'innovation et on chante les louanges du bénévolat qu'il saurait, mieux que tout autre, mobiliser.

Pourquoi pas ? Si cela était prouvé, nous ne pourrions que nous en réjouir. Mais bien des observations viennent nuancer, voire contredire ce jugement optimiste.

L'emploi tout d'abord : dans les associations, il est souvent à temps partiel, et mal rémunéré. S'il progresse, c'est pour une large part grâce à l'appoint des activités d'insertion, lesquelles ne font que répondre au développement de la précarité et de l'exclusion, choses dont on ne saurait se réjouir. Par ailleurs, toutes les politiques d'emploi aidé viennent automatiquement gonfler les chiffres du salariat associatif, pour une part importante dans des structures dont c'est la fonction principale, et qui ne relèvent donc pas, stricto sensu, de la libre volonté de s'associer.

En fait, dynamique endogène des associations et traitement social, sur financements publics, de la pauvreté ou du handicap sont souvent difficiles à distinguer et parfois étroitement imbriqués au sein des mêmes organisations. Mais, quoiqu'il en soit, l'emploi salarié à lui tout seul ne saurait être un critère cardinal de la vitalité associative.

Quant au bénévolat, objet de tant de sollicitude dans les "discours d'en haut", on a plutôt coutume, dans les "associations d'en bas", de se plaindre amèrement de sa raréfaction. En l'absence de statistiques fiables, qui a raison, qui a tort ?

A consulter les sites spécialisés dans le "recrutement" de bénévoles, à suivre de loin en loin la communication des grandes structures caritatives ou de secours d'urgence, on est tenté de penser que l'engagement bénévole a été largement favorisé, ces dernières années, par les 35 heures et leurs RTT ainsi que par le "désir de s'occuper en restant utiles à la société" de cohortes de jeunes retraités ou préretraités actifs et disponibles. Une partie du temps "gagné" sur le travail rémunéré serait ainsi "récupérée" par le travail gratuit.

Mais il s'agit là souvent d'un bénévolat très codifié, très encadré. Ne vient-on pas nous dire que, pour les jeunes du moins, il pourra donner lieu à "validation d'expérience" ? Au sein des mêmes employeurs coexistent donc, dans des fonctions "professionnelles", des salariés et des bénévoles. Les abus ne sont pas loin. On pense à ces stages en entreprise "non rémunérés, mais ça vous fera un CV" ; ou bien au "acceptez de travailler pour rien, comme ça, dès qu'un poste se dégagera, vous aurez plus de chances de l'avoir". On a du mal à approuver ces pratiques…

D'ailleurs les mots ont-ils encore un sens ? Récemment j'entendais un responsable politique de premier plan prendre la défense du "service civil obligatoire" qui donnera ainsi "aux jeunes l'occasion de faire du bénévolat humanitaire". Quand le bénévolat se conjugue avec l'obligatoire, on est au-delà du lapsus.

Aux temps révolus où Olympisme rimait avec Amateurisme, il était fréquent de distribuer aux joueurs, même dans les clubs les plus modestes, des enveloppes de fin de match, et aux entraîneurs des rémunérations occultes. C'était interdit, on le faisait donc avec discrétion, voire avec honte. Quelques clubs portaient fièrement le flambeau de l'amateurisme intégral, notamment en milieu universitaire. Mais chacun était bénévole, vrai ou marron, et cela faisait beaucoup de monde.

Lorsque le Comité International Olympique abjura ses principes et se transforma en organisateur de foires commerciales, l'amateurisme était condamné, et avec lui le bénévolat sportif, des joueurs comme de l'encadrement. Cela se fit progressivement, en deux étapes ; d'abord les dessous de table devinrent chose publique, et leur distribution s'en trouva déculpabilisée. Ensuite, sous la pression de l'URSSAF, du fisc et des fédérations, ils se transformèrent en salaires ordinaires.

Parallèlement, les "UER STAPS" jetèrent sur le marché des cohortes toujours plus nombreuses d'animateurs sportifs diplômés, et des normes toujours plus sévères imposèrent à la moindre activité de plein air la présence d'un moniteur doté de son BAFA. Moyennant quoi, plus le sport, privé comme associatif, gagnait de salariés, pus il perdait de bénévoles.

La même remarque vaut pour l'écoute des publics en difficulté, pour le soutien scolaire… Plus l'argent public est largement distribué, plus il devient incongru de travailler pour rien. L'enfer est pavé de bonnes intentions.

Peut-être faut-il, pour juger de la "vitalité associative" en soi, limiter l'analyse aux ISBL non marchandes et non "professionnalisées", qui ne reçoivent pas de subventions et qui ne peuvent être perçues comme des instruments des politiques publiques, sociales, culturelles, de formation ou d'insertion.

Elles sont nombreuses en ce cas ! Plusieurs centaines de milliers. Mais, par rapport aux poids lourds que sont les gros employeurs associatifs, elles ne pèsent guère. On parle souvent en leur nom, mais quand va-t-on les chercher, où va-t-on les écouter ? Leurs modes de fonctionnement, de recrutement, de renouvellement, ne sont-ils pas occultés, la conscience tranquille, par ceux de structures plus institutionnelles, qui disposent de salariés, de budgets, de relais pour porter leurs revendications ?

Il me semble que, dans la société qui est la nôtre, les humbles et les sans grade parmi les associations ne sont pas à la fête, et qu'on ne peut vraiment pas parler à leur propos de vitalité, ni d'essor, ni de "phénomène sociétal". Il me semble au contraire qu'elles ont du mal à survivre, et qu'elles drainent beaucoup moins d'adhérents, beaucoup moins de bonnes volontés disponibles, beaucoup moins de sympathisants occasionnels qu'il y a, disons, trente ans.

J'en prendrai un exemple, dont on pourra toujours objecter qu'il ne représente que lui-même : celui de la Jeune Chambre Économique. Je crois pour ma part que c'est un très bon exemple, et que quantités d'associations, purement locales ou fédérées, ont connu un parcours assez semblable.

Le mouvement Jeune Chambre n'étant vraiment connu que de celles et ceux qui y ont milité, je crois utile de commencer par le présenter.

Il est né aux Etats-Unis en 1915. Son objet, énoncé dès l'origine, n'a jamais varié : regrouper de jeunes adultes volontaires autour des valeurs de l'engagement civique, de la formation aux responsabilités, de l'entraide et de la générosité. Pour faire court, considérant la tranche d'âge des 25 à 40 ans : du scoutisme après le scoutisme, du Rotary avant le Rotary.

La Jeune Chambre a été importée en France en 1954 par Yvon Chotard, un jeune éditeur, par ailleurs militant actif dans le patronat chrétien, qui allait connaître la notoriété en tant que porte parole du CNPF dans les négociations sociales des années 70. Très vite, le mouvement s'étend et se différencie du Centre des Jeunes Patrons en s'ouvrant aux salariés et aux professions libérales.

Né dans un climat de messianisme typiquement américain, le mouvement Jeune Chambre en a conservé des traits marquants. Je me souviens de son "Credo" qui, dans le contexte laïc français, avait quelque difficulté à passer.

On ne le récitait donc que très rarement. Certains extraits donnaient lieu à de vives polémiques :
- Je crois que seule la foi en Dieu donne à la vie son véritable sens…
- Je crois que la liberté des hommes transcende la souveraineté des Nations…
- Je crois que la libre entreprise est la mieux à même d'assurer la justice sociale…

Les éditions en français comportaient quelques commentaires embarrassés :
- par "Dieu", il faut entendre "la primauté de l'esprit et de la raison"…
- par "libre entreprise" il faut entendre "volonté d'entreprendre" ou "esprit d'initiative", sachant que l'anglais sait faire la différence entre "enterprise" et "business"…


Que de louables pudeurs ! Il fallait que tous les membres se sentent à l'aise, que nul ne se croie piégé, endoctriné. Les congrès internationaux de la Jeune Chambre nous amenaient à relativiser ces complexes idéologiques franco-français. Ailleurs, et pas seulement chez les anglo-saxons, le Credo était assumé sans états d'âme, chacun y puisant pragmatiquement ce qu'il y voyait d'utile.

L'organisation du mouvement, très décentralisée, repose sur la cellule de base, le "Jeune Chambre Locale" ou "OLM". Chaque OLM en France est une 1901, et le respect des statuts y est érigé au rang de rituel fondateur. Je n'ai jamais rencontré ailleurs un tel souci de vivre pleinement les principes associatifs.

Le nouveau membre, parrainé par au moins un ancien et ayant subi une période probatoire, est intronisé après avoir été dûment formé au fonctionnement de l'OLM, où la "procédure parlementaire" occupe la première place. On y cultive à l'extrême l'écoute de l'autre, l'exercice des responsabilités électives, et surtout le respect des décisions prises en commun. Encore une fois, je n'ai vu pratiquer nulle part une aussi forte volonté de faire prévaloir en toute circonstance l'éthique associative.

J'avais 27 ans lors de mon entrée à la Jeune Chambre. Installé depuis peu dans une ville moyenne de province où je ne connaissais personne, ce fut pour moi un moyen irremplaçable de m'y intégrer. En peu de temps, je pus me constituer un cercle de nombreux amis de toutes professions, et surtout, avec ceux des autres membres qui comme moi venaient d'ailleurs, parvenir à percer les codes secrets de la vie locale, à comprendre et assimiler les multiples facettes d'une histoire, d'une société et d'une identité parfaitement hermétiques à l'étranger de passage.

L'adhésion à la Jeune Chambre était très exigeante, très chronophage. Mais pour peu que l'on soit disposé à ce genre de contrainte, on en recevait beaucoup plus que ce qu'on y donnait. L'ambiance, toujours chaleureuse et festive, n'empêchait pas que chacun soit constamment rappelé à ses engagements. Et cela n'occultait ni le choc des ambitions ni la diversité des aspirations. C'est ainsi que la Jeune Chambre fut une école, une antichambre, un creuset pour tant et tant de jeunes responsables qui poursuivirent leur engagement dans les chambres consulaires, dans les conseils municipaux, dans les organismes paritaires, dans les conseils d'administration des hôpitaux ou des offices d'HLM…

Ce qui m'a laissé le souvenir le plus marquant, c'est la priorité donnée à la rotation des responsabilités, au renouvellement des membres, au recrutement et à la formation. Nul ne devait pouvoir s'encroûter, jouir de situations acquises. Le mandat du Président n'était que d'un an, renouvelable une seule fois. L'élection annuelle était un moment fort, où chacun se surpassait dans son art de séduire et de communiquer. Et à l'âge de 40 ans, la sortie était automatique ; tout au plus les plus titrés avaient-ils droit au titre de "sénateur". L'ancien Président n'était plus que "past president", avec simple voix délibérative, ou alors, s'il se sentait les ailes assez larges, il pouvait repartir pour une nouvelle aventure électorale, au niveau national cette fois, voire international.

Cette mobilité forcée ne nuisait pas à l'efficacité. Notre OLM pouvait présenter chaque année un bilan d'activités publiques impressionnant. Les grandes réunions nationales, trois chaque année, auxquelles s'ajoutaient parfois des rendez-vous internationaux, lorsque la proximité géographique le permettait, étaient autant de rencontres magistralement organisées où se croisaient des centaines de porteurs de projets. Et tout cela ne reposait que sur le libre engagement des membres de base : j'y ai appris l'association, bien avant que d'autres ne m'en parlent après avoir cru la découvrir par l'étude ou par la statistique.

J'en aurais vu et entendu depuis, des théoriciens de l'association qui se seraient montrés moins présomptueux et péremptoires s'ils étaient passés par l'humble mais passionnant apprentissage d'une Jeune Chambre !

Mon retour sur Paris me conduisit à m'éloigner de mon OLM avant d'y avoir gravi tous les échelons de la carrière, puis, après quelques services rendus au niveau national, mon départ pour l'Afrique me coupa définitivement du mouvement bien avant d'avoir atteint le couperet des 40 ans. J'ai parfois regretté de n'avoir pas repris le collier là bas, mais ce qui est fait est fait… et j'ai toujours, depuis, conservé un souvenir ému de mon passage, bien qu'interrompu, par la Jeune Chambre.

Celle-ci existe toujours. Il me semble que, vu ce qu'elle m'a apporté, elle devrait s'être développée, ramifiée, avoir fait école ; il me semble que les besoins auxquels elle répondait, non seulement existent toujours, mais se sont accrus ; il me semble que, par les valeurs et les pratiques dont elle était la gardienne et l'exemplarité, elle devrait aujourd'hui figurer à une place éminente dans le "mouvement associatif".

Eh bien non. Elle existe toujours, mais elle vivote. J'ai connu mon OLM à plus de 60 membres ; ils sont aujourd'hui 25, postulants compris. Il y avait 7000 membres en France, ils sont à peine le tiers aujourd'hui. Les meilleurs aspiraient à entrer à la Jeune Chambre ; ils étaient demandeurs ; aujourd'hui elle peine à se faire connaître et à recruter. Nous vivions de nos seules cotisations ; aujourd'hui la Jeune Chambre fait comme tout le monde, elle sollicite quelques maigres subventions.

Pourquoi cela ? Aurait-elle failli ? Fait bon marché de son originalité, de son authenticité ? Aurait-elle sombré dans le népotisme, la routine, la confiscation des pouvoirs par une nomenklatura auto-proclamée ?

Point du tout. Au contraire, c'est parce qu'elle a voulu conserver intactes ses exigences éthiques qu'elle s'est progressivement trouvée en décalage avec une société de plus en plus gagnée à l'individualisme et à l'assistanat.

Les 35 heures ? Oui, m'explique-t-on, les jeunes cadres en profitent désormais, mais ce n'est pas pour se consacrer à des activités collectives et altruistes. Ils préfèrent leurs loisirs, leurs vacances, leur télévision. Quant aux jeunes chefs d'entreprise, ils font plus souvent 70 heures que 35 et leur situation est tellement fragile qu'ils ne peuvent penser à autre chose qu'à leur travail. Et la mobilité géographique ? Oui, elle est de plus en plus fréquente, mais ceux qui arrivent dans une ville inconnue ne cherchent nullement à s'y intégrer.

Et le civisme, sous toutes ses formes, la ville, l'éducation, le cadre de vie ? Bien sur, on en parle de plus en plus. Mais tout cela est désormais pris en charge, soit par des organisations partisanes, soit par des structures subventionnées devenues para-officielles. Il n'y a plus guère de place pour l'initiative désintéressée…

Constats bien amers que tout cela. Quel crédit faut-il y accorder ? J'ai tendance à couper la poire en deux, tant il me revient que les mêmes remarques désabusées, aux 35 heures près qui n'existaient pas à l'époque, étaient souvent émises même au moment de l'âge d'or des Jeunes Chambres. Car c'est toujours après coup que l'on caractérise l'âge d'or ! Quand on y est, on ne manque pas une occasion de stigmatiser les difficultés qu'on rencontre. Il y avait et il y aura toujours un "avant" qui était "mieux"…

L'égoïsme, le manque de disponibilité ou de sociabilité des gens ont de tous temps été invoqués pour justifier des difficultés de la vie associative ou syndicale ; ce n'est pas nouveau. Cependant je pense qu'effectivement ces obstacles sont plus forts aujourd'hui qu'hier, entre autres parce qu'une trop grande part de l'activité qui à mon sens devrait être laissée à l'initiative d'associations libres est désormais prise en charge par des salariés et par des fonds publics.

Quand on me parle éthique associative, vitalité associative, je pense spontanément à la Jeune Chambre. Et je me dis que dans notre monde, l'association se porte assez médiocrement, contrairement à tous les discours triomphalistes que j'entends. Et je pense que plus il y aura de pression des associations institutionnelles pour que le bénévolat soit reconnu, plus il y aura de Ministres pour y prêter une oreille attentive, et plus les véritables associations se porteront mal, et moins elles auront d'espace pour respirer et s'exprimer.

La liberté qui s'enchaîne, se dirige et s'instrumente cesse vite d'être une liberté !

19 septembre 2006

Devoir accompli

"Il y a dix ans, l'Économie Sociale était perçue comme une activité de seconde zone et n'avait pas nécessairement bonne presse. Nombreux étaient alors ceux qui ne voyaient pas très bien de quoi il s'agissait. Aujourd'hui, ces préjugés ont presque tous disparu, tant dans la communauté académique que chez les politiques. A preuve, la place désormais reconnue qui est accordée à l'Économie Sociale dans les Ministères et les structures de décision…"

Voilà des propos qui nous font un rude plaisir ! Comme on aimerait entendre l'un de nos responsables, un Ministre par exemple, en tenir de semblables ! Mais justement, écoutez bien, en voici un qui s'exprime, en contrepoint de l'intervention précédente :

"Le modèle coopératif existe depuis si longtemps chez nous que les entreprises du secteur de l'Économie Sociale ont en quelque sorte bénéficié d'un terreau fertile pour se développer. L'enracinement dans la collectivité a fait le reste, si bien qu'aujourd'hui, l'Économie Sociale représente l'un des acteurs les plus importants, incontournable, du développement économique du Québec…"

Eh oui, ce n'est pas chez nous, c'est en Nouvelle France, en Belle Province, que ces discours ont été échangés, par Margaret Mendell, de l'université de Concordia (université anglophone, soit dit en passant), et Raymond Bachand, ministre du développement économique, de l'innovation et de l'exportation du Québec.

Prenons-en de la graine ! C'est l'édition du Samedi 16 Septembre 2006 du quotidien montréalais "Le Devoir" qui nous apprend tout cela, ainsi que les modes d'intervention des principaux organismes de financement qui, là bas, dotent les entreprises d'Économie Sociale en fonds propres et en soutiens ciblés des activités innovantes. Nous y lisons aussi que l'Économie Sociale entrepreneuriale, hors coopératives et mutuelles, fait un chiffre d'affaires de 4,3 milliards de dollars et emploie 65.000 salariés.

Il y a dix ans, en Octobre 1996, une conférence de l'ensemble des responsables économiques du Québec s'interrogeait sur les moyens de sortir la province de la crise. L'une des priorités énoncées alors fut d'accorder une plus grande place à l'Économie Sociale. A l'heure du premier bilan décennal, chacun se félicite de ce choix, même ceux qui au départ n'y croyaient pas. Et ce qui est le plus remarquable, dans les propos du ministre, c'est cette reconnaissance implicite que la coopérative rend naturelle la diffusion des formes entrepreneuriales de l'Économie Sociale, qui font florès chez nos voisins Espagnols et Italiens, alors qu'elles ont tant de mal à percer et à survivre dans notre pays étatique et jacobin.

Laissons le mot de la fin à Margaret Mendell : "Le Québec est un modèle à suivre, pour les autres provinces du Canada et pour nombre d'instances internationales. C'est majeur. Nous devons poursuivre dans la même direction."

Merci de la leçon !

08 septembre 2006

Vive la GASP ?

Vous ne connaissez pas la GASP ? Mais voyons, c'est la "Gouvernance Associative Solidaire et Participative", objet de tant d'attentions et de projets de colloques qu'il serait vain d'en vouloir dresser une liste exhaustive. Cet engouement durera un an, peut-être deux ou trois… le temps de débiter à satiété quelques torrents de fadaises et de trissotinades, jusqu'à ce que survienne une autre mode tout aussi vaine qui en prendra le relais.

Omniprésente dans les bandes dessinées de mon enfance, GASP !, exclamation de surprise ou de douleur, était sans doute reprise sans adaptation de la version originale américaine. Même mimétisme raccourci et ravageur chez les tenants de la gouvernance associative : comme on disserte doctement de gouvernance dans l'entreprise cotée, faisons de même pour l'association. Oui mais qu'est ce que l'association ? Question bien oiseuse pour Mesdames et Messieurs les experts de la gouvernance ! Alors, on mélange tout : l'engagement militant, la convivialité, le lien social et les spécificités méritoires, la responsabilité des administrateurs, la représentation des usagers, les rapports entre bénévoles et salariés…

Le quadrilatère de Desroche, déjà bien réducteur, s'en trouve ramené à son seul centre de gravité. Car s'il se justifie de penser des principes communs de gouvernance pour toutes les sociétés cotées, au prétexte que chacun peut à tout moment vendre de l'une pour acheter de l'autre, il n'en est pas de même des associations au sein desquelles coexistent une multitude de problématiques parfaitement étrangères l'une à l'autre. Autant appliquer la même recette pour faire un pâté de lièvre, un flan au caramel et des œufs en meurette. Bon appétit !

De ce brouet verbeux, de cette conglutination grumeleuse, on voit ressortir en bonne place le solidaire et le participatif, tels des noyaux oubliés dans le clafoutis. On s'en fera des délices. Gasp, ma chère, quelle GASP !

Revenons à quelques repères simples, pour reconstruire du solide après cette nécessaire canonnade. Si le mot "gouvernance" est souvent utilisé à tort et à travers, il ne saurait être confondu avec "management", encore moins avec "fonctionnement". Il est apparu historiquement pour répondre à un besoin très clair : celui de l'actionnaire qui souhaite disposer de critères précis pour s'assurer que son argent sera bien employé au développement de l'entreprise et non détourné à leur seul profit par des dirigeants trop cupides tentés de danser Enron.

Ceci peut-il se transposer à l'association ? si oui, comment, et est-ce pertinent ?

L'association générique, la vraie, celle qui n'existe que par ou pour ses adhérents, qui s'engagent pour la faire vivre, qui y investissent leur temps et leur ego, n'est pas concernée par la gouvernance. Elle a des règles de fonctionnement, une éthique, tout cela défini par ses statuts, son règlement intérieur ou par seule tradition tacite, et ces règles sont plus ou moins efficaces, plus ou moins adaptées, plus ou moins bien appliquées.

Mais lorsque l'association dépend de financements extérieurs, lorsque le donateur ou le subventionneur prennent le pas sur l'adhérent, alors oui, des principes de bonne gouvernance peuvent s'avérer nécessaires. Il faut justifier les subventions, séduire mécènes et donateurs. Mais ceux-ci ne sont pas assimilables à des actionnaires. Ils ne sont pas interchangeables. Il n'y a pas de Bourse, pas de titres, encore moins de liquidité desdits titres. Chaque catégorie opère dans un marché fermé. Chacune requiert ses propres exigences de gouvernance.

Cujus sponsor, ejus censor.

Grosso modo, en faisant fi des nuances, il y a quatre grands types de ressources non marchandes dont peut bénéficier une association ou plus généralement une ISBL :
1.Les dons des particuliers ;
2.Les legs ;
3.Le mécénat des entreprises ;
4.Les subventions publiques.
N'en sont pas, en revanche, ni les cotisations, ni les concours publics ayant la forme de conventions ; ceux-là ont une nature quasi-marchande, et l'on attend de la LOLF qu'elle y mette assez d'ordre pour qu'enfin nous puissions savoir qui fait quoi.

Derrière ces quatre catégories de ressources se profilent six catégories de "demandeurs potentiels" d'indicateurs de gouvernance :
1.Les particuliers, qui veulent s'assurer que leurs libéralités seront bien utilisées conformément aux engagements pris, et ne finiront pas dans une nouvelle tire à l'ARC ;
2.Les éventuels héritiers, et leurs ayant droits, chez qui peut germer toute sorte de tentation chicanière ;
3.Les entreprises, très soucieuses de soigner leur image à travers la cause qu'elles aident, et, également et plus récemment, intéressées à y impliquer leur personnel ;
4.Le fisc, naturellement désireux de vérifier si les réductions d'impôt accordées aux uns et aux autres ne recèlent pas d'abus ;
5.Les élus, engagés par la décentralisation dans une course sans fin entre plus de responsabilités et plus de comptes à rendre, plus de garanties à prendre ;
6.Et enfin le contribuable, qui est aussi électeur, et qui peut avoir envie de savoir à qui ses élus ont distribué son argent.

Voici, brossés à grands traits, les référentiels dans lesquels doivent se penser les différents critères de gouvernance des associations faisant appel à des financements extérieurs. A condition que celles-ci n'oeuvrent que dans le "double non" – non marchand, non lucratif – car si tel n'est pas le cas, si elles se rapprochent trop des entreprises de marché, nous entrons dans une zone grise où, je pense, il ne faut pas se tromper d'enjeu.

Il y a longtemps que je défends l'idée que les associations marchandes doivent se transformer en coopératives, si elles veulent conserver et pérenniser des pratiques relevant de l'Économie Sociale. Sinon, qu'elles se trouvent des actionnaires, qu'elles se fassent sociétés "ordinaires" de capitaux. Le débat sur la gouvernance apporte à cette thèse des arguments supplémentaires.

Quand il y a activité marchande, apparaît un nouveau partenaire, tout puissant celui-là : le client. Le client se moque a priori de la gouvernance ; il regarde d'abord la qualité du service et son prix. Face au pouvoir exorbitant du client, je n'ai jamais cru que les principes généreux et éthérés de l'association puissent faire contrepoids. C'est un non sens. Pour produire, il faut du capital. Et derrière le capital, il faut un propriétaire responsable. Imaginer le contraire, imaginer qu'une entreprise sans tête puisse être viable, imaginer de surcroît qu'un telle improbable tératostructure fasse l'objet de réflexions sur sa gouvernance, ce n'est même pas de la fiction, c'est de la déraison.

L'exemple des grands monopsones publics du sanitaire et du social n'en est justement pas un. La structure associative y est le plus souvent confinée dans un rôle de médiateur entre le personnel et le client unique qui est en même temps autorité de tutelle. Elle assure aussi une fonction d'ordre symbolique, de conservateur de l'Histoire de l'institution quand il y en a une, et de gardien d'un "projet associatif" supposé marquer une différence d'avec le public et le lucratif. Elle a l'épaisseur d'une tête d'épingle, et sa gouvernance n'est pas un enjeu.

Non ; dans le cas d'une association marchande, si l'on veut parler de gouvernance, il faut d'abord savoir qui est le marchand, qui en détient le capital, qui est responsable, qui est sanctionné en cas d'échec. Si ce n'est personne, ce n'est pas de la bonne gouvernance, ce n'est même pas de la gouvernance du tout, c'est n'importe quoi, c'est de l'économie bananière, et nul ne voudra y mettre un liard. Sauf bien entendu si ce liard ne lui appartient pas et qu'il n'en est pas comptable.

La gouvernance est un juge impitoyable. Elle exige en préalable de savoir qui prend le risque, qui décide, qui doit répondre de quoi. L'association marchande veut-elle une gouvernance qui inspire confiance ? Elle a le choix entre deux voies.

Il y a la gouvernance capitaliste. On en connaît bien les qualités comme les défauts ; elle force l'efficacité en toutes choses, mais privilégie la rentabilité de court terme, donne au financier un primat sur l'économie de production et ne prend en compte les externalités, quelle qu'en soit la nature, que si la loi l'y contraint.

Et il y a la gouvernance coopérative, horizon naturel pour toute association mettant en avant des principes de solidarité ou de participation. Tout comme la chenille est appelée à devenir papillon, l'association marchande qui veut rester dans l'Économie Sociale est naturellement appelée à se muer en coopérative. Mais contrairement au papillon dont l'existence est bien courte, le statut coopératif lui apportera, outre les avantages de la bonne gouvernance, ceux de la gestion prudente de long terme et de l'enracinement dans le territoire.

Entre le verbiage de la GASP et la solidité coopérative, il faudra choisir !

11 août 2006

La CASA en AG

L'introduction en Bourse de la caisse centrale du Crédit Agricole s'est faite en Décembre 2001.
Depuis cette date, j'ai maintes fois entendu proclamer de façon péremptoire :
- Cette fois, c'est clair : ils ne font plus partie de l'Économie Sociale !
Parfois l'on ajoute :
- S'ils en ont jamais fait partie ! en tous cas, maintenant, la ligne rouge est franchie ! La Bourse, brrrr…. C'est rédhibitoire !

Je n'ai jamais partagé cette position intransigeante, d'une part parce qu'elle fait bon marché de la subtilité du montage juridique et financier qui conserve au groupe l'essentiel de ses racines coopératives, d'autre part parce que, pour de simples raisons d'opportunité, il me semble bon que l'Économie Sociale soit présentée, et perçue, comme un ensemble fort et puissant.
Et ce n'est certes pas en l'amputant gratuitement d'un poids lourd aussi significatif qu'on y réussira au mieux. La quête de la pureté tourne vite à l'obsession de l'épuration. Je hais cette fascination pour la pureté des principes, qui devient vite de l'intégrisme obtus et stérile. L'Économie Sociale a sans doute besoin de docteurs de la foi, mais certainement pas d'ayatollahs.

Ceci étant dit, je voulais en avoir le cœur net, et je suis allé cette année assister à l'assemblée générale des actionnaires du Crédit Agricole SA qui s'est tenue le 17 Mai 2006 à la Défense.

Dès 10 heures, la grande salle du CNIT est pleine. Mais elle n'est pas immense (autour de 1000 places, à première vue) ; rien à voir avec les assistances d'Air Liquide ou de Saint Gobain, qui remplissent le grand auditorium du Palais des Congrès, soit trois à cinq fois plus de monde.
C'est la cinquième AG depuis l'introduction, la première pour moi en tous cas. A l'entrée, toutes banderoles déployées, la CGT distribue des tracts que peu de gens gardent avec eux.
La toute première note est très écolo : les documents nous sont remis dans un sac plastique garanti biodégradable. Le papier utilisé pour le rapport d'activité provient de forêts certifiées. Le graphisme y est omniprésent, avec des images naïves de marécages verdoyants et pleins d'oiseaux.

René Carron, le Président des Présidents, attend, seul à la tribune. Il porte des lunettes. Sur toutes les photos de presse que j'avais pu voir jusqu'ici, il n'en portait pas…
L'ambiance semble a priori très typique du sociétariat de la France profonde. Guère de jeunes vraiment jeunes, mais pas de cette dominante grisonnante parisienne qu'on voit dans les autres AG ; manifestement, le public est davantage composé d'administrateurs, certes sans doute parmi les plus chevronnés, que de petits porteurs retraités venus en voisins.
Mais qui est actionnaire ici ? tout le monde cumule plus ou moins, sociétaires et a fortiori élus sont à la fois actionnaires, et porteurs de certificats coopératifs. Les chiffres parlent d'eux-mêmes : 20 millions de clients, 5,7 millions de sociétaires, 1,2 million d'actionnaires individuels.
Un dernier coup d'œil à la documentation avant que la séance ne s'ouvre vraiment, avec le quart d'heure de retard habituel. On sent que la patte de la communication est passée par là. Certes on nous y parle abondamment de "valeurs mutualistes" et "d'ancrage dans le territoire" ; mais on y trouve aussi, à foison, toutes les locutions à la mode, du développement durable à l'entreprise socialement responsable, en passant par la non discrimination, les énergies renouvelables, la diversité et l'accès aux handicapés ; rien n'y manque. C'est l'auberge espagnole !

Nous commençons par un exposé à la fois très basique et un rien triomphaliste. Dans un monde où le capitalisme est roi, où tout se passe à la fois sur les cinq continents, où ne peuvent s'imposer que des entreprises géantes, voici qu'une fédération de banques régionales mutualistes se hisse au rang de grande banque universelle et internationale. Voici que dans la folle et impitoyable course au développement mondialisé, le décentralisé fait pièce au centralisé, le coopératif fait pièce au capitaliste. Et comment, ce miracle ? grâce à notre travail, grâce à notre audace et à notre savoir faire, et parce que nous n'avons pas oublié les valeurs de solidarité dont nous sommes issus et imprégnés. Applaudissements !
Propos hybrides, à mi-chemin entre ceux que peut tenir un grand patron médiatique comme le sont un Bernard Arnault ou un Bertrand Collomb, et ceux que l'on entend habituellement dans les assemblées des caisses locales. Entre les hymnes à la création de valeur pour l'actionnaire s'intercalent des boutades bien paysannes, des fioritures touchantes, vieux jeu et fleurant bon leur terroir, et cette camaraderie si typique de l'Économie Sociale. Aigre doux, ou sucré salé, comme on voudra ; manifestement, on goûte là un mélange inhabituel.

Voici qu'arrivent les commissaires aux comptes. Dans les AG "classiques", cet exercice obligatoire est réduit au minimum pour ne pas trop endormir l'auditoire et passer le plus vite possible aux questions. Mais, comme c'est obligatoire, que les formules y sont consacrées et immuables, les rapporteurs doivent faire des efforts méritoires de concision, voire d'humour ; rien de tel ici. L'Économie Sociale respecte à la lettre ce genre de rituel et lui accorde tout le temps nécessaire. Les élus y sont accoutumés. Tant pis pour les actionnaires ordinaires présents ; ils doivent subir tout le poids de cette logorrhée soporifique. Les valeurs mutualistes, c'est cela aussi : on est des gens sages, et avant les sucreries, on avale gentiment sa cuillérée d'huile de foie de morue.

Enfin, arrivent les questions tant attendues.
Certaines sont techniques, et les réponses sont nettes.
Ainsi de la CACEIS (Crédit Agricole / Caisses d'Épargne / Investors Services : c'est une filiale commune aux deux groupes, spécialisée dans la déposition / conservation. Si vous ne savez pas ce que c'est, je vous avouerais que, franchement, je ne le sais pas trop non plus). Donc, que deviendra la CACEIS une fois réalisée la fusion entre les Caisses d'Épargne et les Banques Populaires (qui s'est finalisée depuis) ? Eh bien, pas de problèmes, on se la partagera à trois. La taille critique n'en sera que mieux à portée de main. Et vive l'intercoopération !
Et la croissance externe ? quoi, et pourquoi faire ? C'est simple, explique René Carron. Le groupe ne peut plus progresser qu'à l'étranger. Dans la finance, il dispose des outils nécessaires. Mais dans la banque de détail, qui est son "cœur de métier", il ne peut que procéder à des acquisitions. Un trésor de guerre de cinq milliards a été constitué à cet effet. On étudie toutes les possibilités, mais tout est très cher, alors il faut être attentif et "sélectif". Après la Serbie, l'Ukraine, l'Égypte, le Crédit Agricole est prêt à faire d'autres emplettes dans d'autres contrées où les prix sont encore abordables. Et le sociétaire dans tout cela ? Quel intérêt trouvera-t-il à cet éparpillement ? C'est tout aussi simple : il aura le bonheur de savoir que sa banque est en bonne santé, puisqu'elle a un appétit d'ogre. CQFD !
Dans les semaines qui suivirent, on évoqua l'acquisition d'Alliance Leicester, une très grosse proie. Mais cela tourna court. Puis ce fut la banque grecque Emporiki, enlevée de haute lutte ces tous derniers jours. Des confetti de Crédit Lyonnais, plus ou moins gros, tombent ainsi dans l'escarcelle du grand loup coopératif.
Pourquoi alors laisser vierges les vastes espaces de l'Asie, de l'Amérique ou de l'Océanie ? René Carron retombe dans ses sabots de paysan : le bon sens près de chez nous ! Eh oui, le groupe ne pourra être efficace dans la banque de détail et y dégager des synergies que s'il opère dans des pays proches, géographiquement comme culturellement.

D'autres questions sont anodines. C'est ainsi dans toutes les AG.
- Le frère séparé Groupama ? qu'en savez-vous ? rapprochera, rapprochera pas ? Réponse : nous n'en savons rien. Demandez-leur !
- Je suis client du Crédit Lyonnais, j'ai eu bien du mal à obtenir ma carte d'admission. Pourtant c'est la même maison…
Réponse : la même maison ? Hum… voyons voir… et si vous mettiez plutôt vos titres au nominatif pur ? (Il faut savoir que les systèmes d'attribution des cartes d'accès aux AG connaissent partout des ratés, bien que les banques chargées de ces opérations soient grassement rémunérées. Il y a toujours des protestations, et je n'ai jamais entendu un Président répondre autrement qu'en bottant en touche. Quand il s'agit d'une AG de banque, l'arroseur arrosé n'en est que plus morveux).
Une dame se plaint que les visuels sont projetés en caractères trop petits pour être lisibles du fond de la salle. Dont acte : René Carron s'excuse. Il fera mieux son devoir de transparence la prochaine fois.
- Croyez bien, chère Madame, nous n'avons rien à vous cacher.

Enfin, il y a les questions qui fâchent. Les plus intéressantes.
Jean Laurent d'abord. Il est parti, ou il a été viré ? pour quelles raisons ? avec une indemnité de plus d'un milliard d'anciens francs, son logement de fonction maintenu, n'est-ce pas un bien gros cadeau ? René Carron est visiblement agacé. Il fait de son ancien numéro deux un éloge aussi appuyé qu'il sonne faux. Tout le monde a compris ; rien n'était trop cher pour se débarrasser de ce damné rival aux dents trop longues. Dans un empire coopératif il n'y a place que pour un seul chef ! D'ailleurs ces indemnités sont "dans le bas de la fourchette" de ce qui se pratique dans les plus grandes banques du monde.
Circulez, on vous dit, y'a rien à voir.
Puis un actionnaire prend la parole. Visiblement il n'est pas sociétaire, sans doute pas client non plus. Il se lance dans une argumentation d'inspiration hyperlibérale. Le groupe, affirme-t-il, aurait tout à gagner à devenir vraiment capitaliste, et à se donner un gouvernance de bon aloi. Car sur ses 18 administrateurs, 12 représentent les caisses régionales, 1 la caisse nationale, et 1 les salariés, cela en fait 14 qui ne sont pas indépendants, et il ne reste que 4 administrateurs pour représenter les actionnaires, 4 seulement sur 18, c'est un déni de démocratie !
René Carron cette fois explose. C'en est fini du discours policé du capitaliste à la gouvernance socialement responsable ; place à la noire colère du coopérateur.
- Il est indigne, vous m'entendez, indigne ! de mettre en cause la légitimité de nos administrateurs des caisses régionales ! Ils représentent les cinq millions de sociétaires qui les ont élus ! Et du jour où ils n'ont plus la confiance des sociétaires de base, ils sautent ! C'est dans nos caisses mutualistes que se vit la démocratie, la vraie, la seule, l'authentique !
Puis, plus posément, il remet les choses en place :
- Nous n'avons pas l'intention de changer. Les caisses régionales doivent rester majoritaires et elles le resteront. C'est notre assemblée générale qui décide. Il n'y a aucune obligation à ce que notre conseil d'administration reflète la structure de notre actionnariat.

Je buvais du petit lait. Le spectacle était exquis !
Eh oui, nous avons bien raison de maintenir le Crédit Agricole dans le périmètre de l'Économie Sociale… car il ne s'agit même plus d'économique. Ce qui marque la différence, infranchissable, est d'ordre culturel. Il me revient alors une phrase bizarre prononcée en début de séance : "Nous sommes ici en réunion publique, nous ne pouvons tolérer aucun propos injurieux ou diffamatoire…" René Carron jugeait nécessaire de préciser les choses : attention, nous ne sommes pas ici entre nous comme dans nos assemblées, c'est un exercice différent, il faut s'adapter.

Mais il est déjà 13 heures passées, on expédie rapidement le vote, car il faut aller déjeuner, et beaucoup de gens ont commencé à partir. Toutes les motions sont adoptées à plus de 99%, des scores de maréchal qu'on ne voit plus dans les sociétés "classiques" où il arrive que des pans entiers du capital s'opposent frontalement au conseil.

Dans le métro, je prends connaissance du tract de la CGT. Il y est question du malaise du personnel, soumis à des exigences toujours plus stressantes, inquiet pour son avenir, ballotté au gré de la restructuration des agences, dont on n'écoute guère les doléances ; et du malaise de la clientèle fidèle, qui voit se multiplier les automates, augmenter les tarifs de tous les services et disparaître l'un après l'autre les employés dont la présence habituelle et rassurante cède la place aux rotations échevelées. Les fabuleux bénéfices du groupe, au lieu d'être engloutis dans des rachats de banques exotiques ou distribués à des actionnaires cupides, ne seraient-ils pas mieux utilisés à augmenter le personnel et à bichonner les clients ?
Toutes choses fondées mais subjectives, qui peuvent s'arranger mais qui peuvent aussi menacer le lien sociétarial. Je le vois bien dans mon agence, où tout n'est pas rose tous les jours ; alors pourquoi ne pas en parler avec ces militants de la CGT ?
Je les appelle donc, je leur laisse mes coordonnées. Je leur fais part de mon intérêt pour l'Économie Sociale, cela les laisse de glace, mais sur les conditions de travail et la satisfaction de la clientèle, ils ne demandent pas mieux que de m'entendre. Ils me recontacteront donc sous peu, c'est promis. D'ailleurs, s'ils ont distribué des tracts, c'était bien pour cela !
Pendant un mois, je ne reçois rien. Je leur envoie un courriel de relance, puis de guerre lasse je les rappelle. Personne n'a eu vent de mon premier coup de fil ou de mon courriel, personne n'est au courant, personne n'a le temps : c'est bientôt les vacances !
Alors, tant pis pour la CGT.
Quelques temps plus tard, après des mois de travaux, de galère et d'hébergement provisoire, ma nouvelle agence flambant neuve est enfin inaugurée. Deux nouveaux conseillers sont venus rejoindre l'équipe. Tout le monde prenait son mal en patience, parfois ça râlait dur ; mais maintenant au milieu des sourires et des petits fours, tout baigne, tous les tracas sont oubliés, tout le monde est heu-reux. Même mes agios, conséquence fâcheuse d'un découvert uniquement dû au surmenage d'un employé qui avait tardé à me débloquer un prêt, m'ont été rapportés, avec des excuses.
Tout faux, la CGT !

08 mai 2006

The Mad Hatter : Chapelier fou, Chapelier fantôme ?

La lecture d'un article sur "les associations et la révolution française" (dans le numéro 299 de la RECMA, daté de Février 2006) m'a inspiré cette note d'humeur qui pose plus de questions qu'elle n'exprime de certitudes. Je fais donc appel à la curiosité et à l'érudition de mes lecteurs pour alimenter un débat qui, je pense, mérite d'être poursuivi.

L'article en lui-même ne mérite pas un long commentaire. Son résumé m'avait fait bondir ; la révolution n'y était-elle pas en effet décrite comme ayant, certes, interdit les associations, mais c'était pour mieux les "régénérer". Régénérer ? Le mot employé par les Khmers Rouges pour "justifier" leurs massacres ! De quoi faire froid dans le dos. Nous exterminons en masse hommes, femmes, enfants et vieillards, mais c'est pour mieux régénérer le peuple dans sa pureté… Glacial ! Etablir semblable balance à propos des associations me semblait pour le moins oiseux.

En fait, le texte n'est pas oiseux, il n'est que besogneux. Il commence par rappeler ce que nous savons tous, à savoir que dès 1791, l'association est purement et simplement interdite par les lois d'Allarde et Le Chapelier, pour se fourvoyer ensuite dans un gros contresens, en exaltant comme favorables à l'esprit associatif les efforts déployés par les révolutionnaires pour faire naître un "lien social" nouveau, notamment à l'occasion des fêtes organisées en lieu et place des cérémonies religieuses désormais prohibées, et ce souvent avec le soutien zélé de prêtres jureurs. Un bon point, qui viendrait en quelque sorte compenser un premier mouvement regrettable.

Or ces deux considérants ne se balancent en rien. A l'époque, le mot "association" était un terme générique utilisé pour décrire tout groupement professionnel, et il conservera ce sens pendant plusieurs décennies, pour ne se différencier qu'ensuite, donnant naissance aux syndicats ouvriers, aux ordres professionnels, aux patronages, aux coopératives et aux mutuelles. En revanche, les clubs, amicales et autres groupements de personnes fondés sur l'adhésion à des idées communes, mais non sur des intérêts matériels communs, étaient appelés "sociétés". Or la révolution a été conduite par des sociétés ! Elle en est l'œuvre, l'expression aboutie.

Le Chapelier n'était-il pas lui-même l'un des fondateurs du "Club Breton", puis le premier président de la "Société des Amis de la Constitution", qui allait ensuite devenir le fameux "Club des Jacobins" ? Clubs et sociétés de pensée ont détruit les associations, mais légitimé les sociétés… avant de s'envoyer mutuellement à la guillotine.

Quant au Mad Hatter, littéralement le Chapelier Fou, tous les amateurs d'Alice au Pays des Merveilles le connaissent. C'est aussi le nom de l'un des hôtels londoniens où j'ai l'habitude de descendre. Cet hôtel est la propriété de la brasserie Fuller's, de Chiswick ; or je suis un des rares "overseas members" du club des amis de cette brasserie, ce qui me vaut de bénéficier de tarifs préférentiels pour ma chambre. Croyez bien que je ne manquerai pas, amis lecteurs, de boire à votre santé quelques pintes de "London Pride" lors de mon prochain voyage sur les bords de la Tamise.

Mais revenons a l'autre Chapelier, plus précisément à Isaac René Guy Le Chapelier, l'homme qui donna son nom à la fameuse loi du 14 Juin 1791 stipulant qu'aucune expression d'intérêts particuliers ne doit pouvoir s'interposer entre le citoyen et la volonté générale.

Isaac n'était pas chapelier, mais avocat. Et fou, l'était-il ? On ne l'a jamais dit, mais il devait l'être suffisamment pour s'enfuir en Angleterre et surtout pour en revenir, apprenant que ses biens allaient être confisqués. Robespierre le fit de suite arrêter et guillotiner. C'était le 22 Avril 1794, dans la même fournée que Malesherbes.

S'il était resté à Londres à boire des pintes de bonne bière, il en aurait réchappé et aurait pu écrire ses Mémoires. Lesquelles nous manquent cruellement aujourd'hui, car j'ai l'impression que nous savons en fait peu de choses sur la loi Le Chapelier.

Cette loi fut précédée et en quelque sorte préparée, les 2 et 17 Mars 1791, par les décrets d'Allarde, du nom de Pierre Gilbert Leroi, baron d'Allarde, Maître de forges et député de Saint Pierre Le Moutier, bourgade nivernaise qui changea de nom sous la Terreur pour s'appeler pendant quelques mois "Brutus le Magnanime". Voici un nom digne de l'imagination de nos modernes communiqueux des conseils généraux ! Mais on ne sait pas si d'Allarde y fut pour quelque chose. Il aurait été par la suite directeur de l'octroi de Paris, puis capitaine au régiment des chasseurs de Franche Comté, et serait mort à Besançon en 1809. Je n'ai trouvé aucun autre élément de sa biographie. Gallica ne nous propose sous sa plume que deux projets de lois, l'un sur les assignats, l'autre sur la taxation du tabac.

Ni Le Chapelier, ni d'Allarde n'ont donc, apparemment, disserté sur leur œuvre législative et ses effets. Mais il me semble que nul ne le fit, du moins parmi leurs contemporains, puis tout au long des deux premiers tiers du dix-neuvième siècle. Alors qu'à l'inverse, on trouve de nombreuses références aux débats antérieurs, la première tentative de suppression des jurandes et des corporations par Turgot, leur rétablissement par Necker, les arguments de l'une et l'autre thèse ; si bien qu'en 1791, les constituants connaissaient fort bien le dossier, pas seulement parce qu'ils étaient imprégnés des idées de Rousseau, mais surtout parce qu'on en avait beaucoup parlé au cours de la préparation des États Généraux.

Analysées avec nos yeux d'aujourd'hui, en assumant les risques délétères de tout anachronisme incontrôlé, les lois d'Allarde et Le Chapelier ne concernent que très accessoirement les associations. Ce sont avant tout des lois qui favorisent le libéralisme économique dans son expression la plus sauvage, en supprimant toutes les entraves à la concurrence.

Toute entente entre salariés, toute grève est interdite ; le recours à des travailleurs étrangers moins exigeants en termes de salaire est encouragé. Toute entente entre patrons et salariés sur les salaires, les conditions de travail ou la protection sociale est interdite. Enfin, toute entente entre patrons ou artisans d'un même métier est également interdite : les professions doivent être ouvertes et chacun doit pouvoir librement s'établir. Même le sanguinaire Marat s'en offusquera ; médecin lui-même, il imaginait mal que n'importe qui, sans le moindre diplôme, puisse s'établir médecin.

Les lois d'Allarde et Le Chapelier sont donc des lois de liberté extrême, au sens où elles fondent le droit du renard libre à s'établir et à faire commerce dans le poulailler libre. On les a présentées aussi comme l'expression politique des intérêts de la classe des "sans culottes supérieurs", c'est-à-dire des entrepreneurs et gros artisans des faubourgs, contre ceux de la classe des "sans culottes inférieurs", salariés des premiers, et désormais privés de la protection que leur garantissaient naguère les lois de l'Ancien Régime.

Turgot et ses continuateurs dénonçaient le caractère sclérosé des corporations. L'abolition des privilèges, dans la nuit du 4 Août, signifiait certes leur défaite, leur fin prochaine ; mais le balancier s'en alla à l'extrême opposé, fondant en droit la loi d'airain du "capital sans frein". On se serait donc attendu à ce que le curseur soit ensuite remis au centre, soit par les Thermidoriens, soit un peu plus tard par Bonaparte, au moins par la Restauration. Or il n'en a semble-t-il rien été. On a coutume de situer l'abrogation de la loi Le Chapelier au 25 Mai 1864, lorsque la loi Olivier met fin au délit de coalition et instaure le droit de grève.

Comment imaginer que tant de régimes différents aient, trois quarts de siècle durant, conservé et appliqué telles quelles ces lois absurdes ? D'autant que les associations n'ont, pendant cette période, jamais cessé de se développer. Avec des difficultés, certes ; elles ont toujours eu besoin d'autorisations administratives, et certaines ont été l'objet d'attentions suivies de la part de la police. Mais il en est de même aujourd'hui ! Nous avons des lois anti-terroristes, comme il y en avait alors. Ce n'est pas Blanqui qu'il faut prendre comme référence. Ce n'est pas le bosquet des associations nommément constituées pour renverser le pouvoir qui doit cacher la forêt de celles qui ont inlassablement œuvré pour l'entraide, la solidarité, l'éducation ou la tempérance.

Le cynisme n'est pas à exclure. Un ministre de Louis XVIII à qui on demandait pourquoi il avait conservé les préfets et les départements, héritage s'il en est de la Révolution, répondit qu'il ne voulait pas s'en priver, car c'était si pratique pour gouverner. On peut donc penser que les lois d'Allarde et Le Chapelier ont été en quelque sorte gardées en réserve, pour justifier une répression dès lors que cela s'avérerait nécessaire. Mais c'est un peu court. On en aurait au moins parlé, on les aurait régulièrement citées. J'ai plutôt l'impression que ces lois ont été oubliées, ensevelies sous l'amoncellement des textes, confondues dans la poussière du passé avec les corporations qu'elles avaient fait mourir.

Je poursuis dans mon scénario, qui n'est je le répète qu'une succession d'hypothèses rapides et réductrices. Nous sommes maintenant cent ans après la Révolution, cinquante ans après le chemin de fer. La société, la technologie sont bouleversées de fond en comble. La droite catholique, qui avait été à l'origine de la grande majorité des innovations sociales au cours du siècle, que ce soit dans la production, l'entraide, la consommation, le crédit ou la protection sociale, a peu à peu perdu pied. Elle n'a plus d'expression politique, et a cédé le devant de la scène à la bourgeoisie libérale et au mouvement ouvrier. Arrive Léon XIII, qui tente de reprendre l'initiative. Il impose le Ralliement, et cherche à forger un corpus de doctrine sociale qui permette à l'Église, sur le plan des idées et de l'influence, de reconquérir le terrain perdu.

Il échouera, pour quantités de raisons sur lesquelles il sera intéressant de revenir, la plus déterminante étant qu'au cours de l'affaire Dreyfus, de nombreuses idées et non des moindres passent avec armes et bagages de gauche à droite ou l'inverse, et qu'il n'y a plus après de place pour une majorité qui serait à la fois catholique, rurale, conservatrice, sociale, internationaliste et ralliée au régime républicain (un vrai mouton à cinq pattes !).

Cependant, entre temps, la doctrine s'est tant bien que mal construite. Quelqu'un, je ne sais qui ni comment, a eu l'idée de refonder le concept de corporation. La Tour du Pin, qui passe pour en être le principal théoricien, l'emploie dans un de ses premiers articles publiés par la revue L'Association Catholique en août 1883, et en fait remonter la paternité à Albert de Mun, huit ans auparavant.

Il n'y a plus alors aucun souvenir direct des vieilles corporations, la place est libre pour fonder un mythe, celui d'anciennes solidarités protectrices et bienveillantes, dont la destruction a provoqué la misère ouvrière. En fait La Tour du Pin n'est pas dupe ; il propose une construction entièrement moderne, mais il la pare des couleurs de la nostalgie d'un bonheur perdu. Et perdu par la faute de qui ?

Eh bien, justement, par la faute de la loi Le Chapelier ! Voici donc mon hypothèse : La Tour du Pin lui-même, ou l'un de ses prédécesseurs féru d'Histoire, exhume la loi Le Chapelier et en fait un bouc émissaire doublement bien venu. D'abord parce que c'est une loi libérale, ce qui lui donne des arguments pour attaquer le capitalisme. Ensuite parce que c'est une loi révolutionnaire, ce qui lui permet d'attaquer les socialistes qui se proclament fils de la Grande Révolution. Le coup était habile.

Le "régime corporatif" théorisé par La Tour du Pin, qui utilise d'ailleurs souvent aussi les mots "économie sociale", pouvait-il fournir une réponse aux problèmes nés des grandes concentrations industrielles, alors qu'il semble entièrement fondé sur des solidarités de proximité ? Après 1900, la question n'a plus qu'un intérêt spéculatif, bien que l'on puisse déceler aujourd'hui la postérité de la doctrine de La Tour du Pin dans le Crédit Mutuel, les institutions paritaires ou l'organisation de l'agriculture française d'avant la PAC et du temps de la préférence communautaire.

Mais il sera resté au moins un survivant de l'aventure : la loi Le Chapelier. Au point que la gauche socialiste le récupérera très vite à son compte, mettant cette loi au compte des erreurs de la Révolution, mais s'arrogeant le mérite de l'avoir corrigée et d'avoir ouvert à marche forcée le chemin inverse, par la loi sur les syndicats, puis celle sur les associations – terme qui, comme on l'a vu, avait entre temps totalement changé de sens.

Et cependant, ce "Mad Hatter" n'aurait été, quatre vingt ans durant, qu'un fantôme. Toute pièce permettant d'infirmer ou de confirmer ce scénario m'intéresse au plus haut point !

06 mai 2006

Une nouvelle branche dans la grande famille coopérative ?

Le grand quotidien madrilène "El Pais", dans son édition du 5 Mai 2006, titre sur les coopératives en première page ; il paraît que c'est la première fois que cela se produit. Mais il ne s'agit pas de coopératives banales ; l'annonce concerne une activité économique que les pionniers de Rochdale n'avaient sans doute pas pensé à mettre dans leur catalogue de services, à savoir la prostitution.

Fourier certes avait abondamment traité du sujet. La sexualité tenait une grande place dans le règlement de son Phalanstère. Mais je n'ai jamais considéré, au rebours de Gide et de Desroche, que Fourier soit en quoi que ce soit l'un des inspirateurs de l'Économie Sociale actuelle. D'ailleurs, s'il vivait de nos jours, ses publications l'auraient depuis longtemps envoyé en cabane pour pédophilie.

Il est difficile de parler d'innovation sociale, dès lors que le métier concerné est paraît-il le plus vieux du monde. Quoi qu'il en soit, le débat est ouvert. L'initiative vient de la Généralité de Catalogne, où un projet de loi légalisant et encadrant la prostitution a été rendu public. En soi, cela n'a rien d'original ; des mesures en ce sens ont été proposées, quelquefois adoptées, en maints lieux, et y ont suscité des polémiques que l'on retrouve partout en termes semblables.

Si innovation il y a, c'est que les Catalans, suivant là leur forte tradition anarchiste et coopérative, n'envisagent de légalisation que dans un cadre d'Économie Sociale et de petite taille, toute autre forme restant interdite. D'après Montserrat Tura, la "ministre de l'Intérieur" socialiste de la Généralité, la coopérative de production dans des locaux fermés est le seul système qui permette aux travailleuses du sexe de bénéficier des dispositions protectrices du droit du travail et d'échapper au proxénétisme, grâce à la propriété collective des locaux et à la responsabilité partagée de la gestion.

Le projet limite le nombre de sociétaires (ou de chambres, je n'ai pas très bien compris) à 12, leurs horaires de travail à huit heures par jour sur six jours, et exige pour l'exercice de leur profession un âge minimum de 21 ans. Toutes les catégories de locaux où peut s'exercer la prostitution sont concernées : les bars, les boutiques, les salles de projection ou de spectacles érotiques, les salons de massage et les motels. Ces lieux de plaisir devront être situés à plus de 250 mètres de l'établissement scolaire le plus proche. Des mesures spéciales sont envisagées pour aider les prostituées qui veulent quitter le métier. Enfin, un délai d'un an serait accordé à la prostitution de trottoir pour faire place, quartier par quartier, aux bordels coopératifs.

La prostitution de rue ou de bord de route n'est pas la seule formule que le projet de coopérative entend éradiquer ; les "macrobordels" (terme utilisé par le législateur catalan) à la mode allemande sont également visés. Ainsi, l'autorisation d'exploiter une usine à sexe actuellement en construction à la frontière française (558 chambres) serait remise en question.

Les premières réactions de Madrid donnent l'impression de venir de Paris : discours convenu sur des "pratiques dégradantes pour la dignité de la femme" et agacement mal dissimulé face aux agissements autonomes de la Catalogne. Moi qui croyais qu'il n'y avait plus qu'en France que ce débat était sous l'éteignoir, je m'aperçois qu'il y a des jacobins coincés partout.

Il faut en effet aller au-delà des plaisanteries grivoises et du conformisme facile. Il fut un temps où la polémique entre les partisans de l'abolition et ceux de l'autorisation sous contrôle, avec ses prolongements tant moraux que sanitaires, faisait rage dans notre pays. Il y a dans les bibliothèques des rayonnages entiers d'ouvrages qui ont été consacrés à cette question – sans doute autant que sur l'absinthe. Depuis 1946 et la fermeture des "maisons" nous vivons dans un consensus mou : prostitution de rue tolérée, lieux fermés interdits, proxénétisme pourchassé, accord général pour considérer que notre système est le meilleur du monde, qu'il n'y a plus lieu de le remettre en cause, et que laisser seulement entendre qu'il puisse évoluer est inconvenant.

Or il faut être de bien mauvaise foi pour affirmer que les problèmes du passé sont loin derrière nous et que la dignité de la personne humaine est désormais assurée ! De nombreuses villes étrangères se sont hérissées de mégabordels, le tourisme sexuel et parfois pédophile est à la portée de tous, et la liberté commerciale des produits du sexe n'a pas réduit, mais a au contraire encouragé la traite des êtres humains. La facilité des migrations a fait le reste ; après les ghanéennes et les albanaises, voici les chinoises, et notre beau système ne fonctionne qu'à l'avantage de l'économie mafieuse. Le statu quo est peut-être bien la pire et en tous cas la plus hypocrite des solutions.

Nous n'avions comme références alternatives que les mégabordels hanséatiques ou l'évocation nostalgique des fastes des maisons bourgeoises d'antan – pas les sordides et glauques clandés pour biffins, mais le confort raffiné des lupanars les plus huppés, là où selon la légende se croisaient les plus hauts représentants de la finance, du clergé et de l'armée… Voici que les Catalans nous proposent à leur tour leur recette, coopérative et autogérée, peut-être un peu trop belle pour être vraie… Irma la douce devenant Irma la douce sociétaire, et la mère maquerelle devenant présidente élue, tout cela va bien pour une comédie musicale, mais quelle en serait la viabilité ?

Attendons de voir ! Si ça marchait, ne serait-ce que partiellement, quel coup de pub pour l'idée coopérative ! Encore faudrait-il que les autres branches de la grande famille de l'économie sociale acceptent les fédérations de prostituées dans leurs congrès… ce sera un spectacle à ne pas manquer.

02 mai 2006

Galerie marcophile coopérative

J'avais, en Décembre 2005, évoqué dans ce même blog tout l'intérêt que je porte à l'histoire postale de l'économie sociale. Divers correspondants m'ont demandé des précisions : de quoi s'agit-il ? de quels objets ? de cartes postales, peut-être ?

Des cartes postales on peut passer aux jetons, ou aux carnets sur lesquels les sociétaires des coopératives de consommation collaient leurs points au fur et à mesure de leurs achats. Tout ceci ne manque pas de charme, mais cela relève de l'érinnophilie, non de la marcophilie. Que voilà, n'est-ce pas, des mots savants qui en mettent plein la vue ?

Voici donc quelques explications. L'histoire postale englobe l'étude de tous les objets qui ont circulé par la poste ; la marcophilie en est une branche, qui traite des oblitérations. Mais ces définitions ne sont pas labellisées, et connaissent de fréquentes extensions. Par exemple, des objets qui n'ont pas circulé, mais qui étaient conçus pour le faire, rentrent dans le champ s'ils présentent des caractères distinctifs particuliers.

Ainsi de cet "entier postal" réalisé sur commande pour les grands magasins coopératifs Army & Navy. Le type de l'effigie de la reine Victoria nous apprend qu'il a été imprimé en 1897 ou 1898. C'est un bon de commande préalablement affranchi (nous le voyons au verso), prêt à être mis à la boîte après avoir été rempli.

Les trois colonnes de droite sont réservées aux prix, en livres, shillings et pence ; et on remarquera l'aronbas en tête de la troisième colonne, ce qui prouve si besoin était que ce signe n'a pas attendu nos adresses Internet pour exister ! Vraisemblablement, la colonne correspondante devait recevoir les références des articles, leur numéro au catalogue. Chez les typographes, le @ (aronbas signifiant "A rond bas de casse") se disait "ad", en bon latin, véhiculant une idée de destination, de mouvement : on va chercher la référence de cet article "ad" tel ou tel numéro du catalogue.


Plus près de nous, voici une grande enveloppe, de 275 millimètres sur 180, utilisée par le Magasin de Gros pour expédier ses prix courants.
Le timbre est perforé des trois lettres MDG ; cette pratique était en usage dans diverses entreprises, pour éviter les vols de timbres. L'oblitération est du 19 Juin 1925 ; le tarif est celui des imprimés urgents de 50 à 100 grammes. Le Magasin de Gros a certainement expédié des quantités énormes de ces enveloppes… dont il ne reste sans doute pas beaucoup de survivantes. Si vous en trouvez dans votre grenier, dans une brocante ou dans les archives de la coopérative dont vos grands parents étaient sociétaires, faîtes moi une offre, je saurais me montrer généreux…

Encore plus près de nous, voici deux pièces des années 50, à mon sens la période où les cartes, lettres et timbres sont les plus agréables à l'œil.
La première est une déclaration bimensuelle de stocks de céréales ; le timbre qui représente une léproserie en AEF est oblitéré par une flamme "concordante" : mangez du pain, vous vivrez bien.
La seconde est une enveloppe, avec également un timbre philatélique (c'est à dire qui n'est pas une Marianne) ; cette fois c'est l'électrification de la ligne de Valenciennes à Thionville, symbole du charbon et du minerai de fer français.
Nous faisons là un double plongeon dans des industries aujourd'hui disparues, puisque la flamme nous apprend aussi que Besançon est la "capitale de la montre française". Le tarif est à 12 francs : c'est celui des factures sous enveloppe, au même prix que les cartes postales (la lettre ordinaire était alors à 15 francs). Dans les deux cas, l'en tête coopérative nous fait revivre le monde de l'agriculture franc-comtoise ; les documents sont nets, colorés, vraiment très plaisants.

Voici donc quelques joyaux de ma petite collection d'histoire postale coopérative, qui ne demande qu'à s'agrandir !

28 avril 2006

Et maintenant camarades, boursicotons !

Nous venons d'apprendre la création d'un "Institut pour l'Éducation Financière du Public". Qu'est ce que ce nouveau "machin" qui apparemment ne dispose pas encore d'acronyme attitré ? Le service de communication de l'AMF (Autorité des Marchés Financiers) se fait un plaisir de nous dévoiler ses futures missions, dans un communiqué de presse daté du 27 Avril : des études confiées à la SOFRES ayant montré que les Français sont des ignares, puisqu'ils ne savent même pas comment fonctionnent les marchés financiers, il était urgent de créer cet Institut afin de leur apprendre à boursicoter.

En soi, c'est déjà assez renversant. Alors que toutes les banques suppriment des guichetiers par pleines charrettes pour multiplier à qui mieux mieux les postes de "conseillers financiers", alors qu'à chaque introduction elles inondent leurs clients d'annonces, de notices et de prospectus, alors que les kiosques regorgent de magazines financiers de tous niveaux, alors que les émissions spécialisées se succèdent sur toutes les radios et télévisions, alors qu'il y a presque autant de sites Internet de Bourse que de sites pornos, le public ne serait pas assez informé, et il faudrait enfin s'occuper de le renseigner ! Qu'est-ce donc que cette blague ?

Et pourquoi faudrait-il créer à cette fin un comité Théodule de plus ? La France ne croule-t-elle déjà bien trop sous le poids de ces organismes budgétivores qui n'ont d'autre fonction de que de distribuer prébendes et postes honorifiques ? Voilà que, d'indignation, je me mets à parler "ultralibéral". Jadis on disait "poujadiste".

Car en lisant plus attentivement le document, on comprend que ce bazar va être financé avec de l'argent public. Sans doute en avons-nous trop ; d'ailleurs, il suffit de faire un tour dans les écoles ou les hôpitaux pour en être convaincu. Alors, jetons-le par les fenêtres, je suis d'accord ; néanmoins je me permettrais deux objections. D'abord, j'aimerais que ce budget soit voté par le Parlement… et non bidouillé à la sauvette, hors LOLF, par des subventions indirectes et un prélèvement (c'est effarant !) sur les amendes prononcées à l'encontre des entreprises convaincues d'ententes. Ensuite, je trouve qu'il s'agit là d'une conception bien extensive, et pour le moins curieuse, de l'intérêt général. A ce compte-là, l'État devrait m'offrir des cours de poker et me former à la pratique assidue des jeux de casino. Le Ministère de l'Agriculture devrait établir des pronostics officiels pour le PMU, et envoyer des escouades de pédagogues hippiques spécialisés dans chaque bar, afin de s'assurer que nul ne remplit sa grille sans être pleinement initié aux subtilités du turf.

Et là où je trouve l'affaire encore plus saumâtre, c'est que le nouvel Institut se flatte d'être une… association. En voilà encore une qui fera un superbe modèle de vie associative, et dont l'appartenance à l'Économie Sociale ne suscitera pas un long débat. La liberté d'adhésion sera, à n'en pas douter, l'une de ses vertus cardinales.

Zélateurs impénitents de la Bourse et du risque, les administrateurs du nouvel Institut ne se seront pas beaucoup mouillés. Ils dépenseront de l'argent public et n'auront aucune responsabilité personnelle dans la gestion. Dame, c'est du non lucratif !

Tout me gène dans cette histoire, tout me paraît mesquin, pitoyable, indécent. Néanmoins je ne sais encore quelle contenance adopter. Faut-il s'en indigner ? ou passer son chemin avec détachement ? Attendons pour voir…

Car la farce ne s'arrête pas là. L'institut s'est en effet choisi un premier Président. Et ce n'est ni un banquier, ni un journaliste financier, ni un pantouflé du MEDEF. C'est un personnage politique, mais ce n'est ni Bernard Tapie, ni Nicolas Miguet, ni Christine Deviers-Joncour. Pourtant tous ceux-là avaient le bon profil. Non ; c'est l'ancien "économiste officiel" du PCF, Philippe Herzog, qui aura donc fait en quarante ans la traversée complète, depuis la planète Marx jusqu'à la station Bourse. Cette nomination en forme de mascarade a certainement un sens, mais lequel ?

Que vous avez de belles actions, Monsieur le Duc ! Des warrants bien marrants, et des produits dérivés bien dégivrés ! Vos actions me laissent sans réaction... Quoi, Herzog, désormais chantre de la boursicotaille ? Je l'imagine, avec le zèle tout neuf du catéchumène, mettre autant d'entrain à encenser le spéculateur qu'il en mettait jadis dans ses péroraisons thoréziennes !

Il y aura au moins une constante dans son attitude ; c'est l'hostilité à l'Économie Sociale. Les coopératives n'étaient hier que des machines patronales chargées d'endormir la conscience de classe des prolétaires, elles ne sont aujourd'hui que des accidents, des aberrations déviantes, dans un monde où la norme indépassable est la cotation en Bourse. Regardons pour s'en convaincre la composition consternante du conseil d'administration de l'Institut : des banquiers, des financiers, des associations d'actionnaires, des libéraux durs ; et la caution sociale, c'est-à-dire le Président, et un syndicat (un seul, vous saurez certainement lequel).

Mais on n'y trouve personne pour représenter la finance solidaire et alternative. Et personne pour suggérer que l'économie ne marche pas toujours qu'avec des actions et des actionnaires. Personne pour suggérer qu'il existe aussi des parts sociales et des certificats coopératifs d'investissement. Cet Institut prétendument chargé de la formation financière du public m'apparaît être avant tout un Institut de propagande… anti-coopérative !

Quand je pense que ce Président, et d'autres membres cooptés à ce Conseil, ont été maintes fois invités à intervenir dans des manifestations d'Économie Sociale ! Ils avaient une aura, une image, "sociales"… il était naturel de penser s'en faire des relais, des alliés. Illusion ! Le libéralisme est bien plus fort que nous. Il peut s'acheter qui il veut, rubis sur l'ongle. Il en a les moyens !

19 avril 2006

Vérité au delà des Pyrénées ?

L'Économie Sociale se dénomme ainsi, cocorico !, parce que ce nom lui a été attribué en France, par un intellectuel français. Cocorico !

C'était, dit-on, en 1975. Je n'en ai toujours pas retrouvé la source exacte, mais je ne désespère pas. Ce qui allait devenir le "CNLAMCA" et qui n'avait pas encore son "A" final, puisque les associations ne s'étaient pas encore jointes aux mutuelles et aux coopératives, se serait alors cherché un nom, et aurait demandé conseil à Henri Desroche. Celui-ci, qui était alors un des rares à connaître l'œuvre de Charles Gide, fit plusieurs propositions, en privilégiant celle d'Économie Sociale… qui allait, sinon faire fortune, du moins connaître un nouveau destin, après plusieurs décennies de sommeil.

C'est en France (cocorico…) que l'Économie Sociale allait être officiellement reconnue. C'est la France (cocorico…) qui allait faire entrer ce concept à Bruxelles ; certains se souviennent de la DG 23, et des "conférences européennes de l'Économie Sociale" dont la première se tint à Paris – et qui n'existent plus.

Et c'est en France, en deçà des Pyrénées, que d'aucuns conservent la certitude d'être restés les pionniers, les meilleurs, les seuls, les vrais, les inventeurs et les propriétaires de l'Économie Sociale. Alors qu'ailleurs, ce ne sont que des imitateurs, assurent nos impénitents franchouillards.

Franchissons donc les Pyrénées. Là bas, on n'a pas attendu pour publier, dès 2004, des Comptes de l'Économie Sociale… Et c'est là bas que Bruxelles est allée chercher des compétences pour rédiger un Manuel des comptes des Coopératives et Mutuelles, que José Luis Monzon nous présentera d'ici quelques mois.

Je me suis rendu à l'Université de Valence fin Janvier dernier, quelques semaines avant le colloque de l'ADDES, pour cadrer avec José Luis l'intervention qu'il y a brillamment faite. J'ai pu y mesurer ce que peut être un pays qui joue réellement la carte de l'Économie Sociale. Et où, certes, nombreux pensent que l'on ne fait pas encore assez… bon, qu'ils viennent donc prendre la mesure de notre misère !

La misère, comme la richesse, ne se jauge pas uniquement en termes de crédits disponibles. Ce n'est pas là l'essentiel. L'essentiel, c'est la reconnaissance, c'est la confiance. C'est d'être, soit considéré comme un acteur social majeur, soit remisé dans la caisse à hochets, parfois amusants à agiter, et parfois encombrants.

J'ai visité la bibliothèque de l'Institut Universitaire d'Économie Sociale et Coopérative (IUDESCOOP), j'ai vu ses deux étages de coursives, ses deux postes de documentaliste, son majestueux catalogue. Elle est principalement tournée vers l'Espagne et le monde latino-américain, mais on y trouve aussi des gisements inépuisables de savoir en anglais et en français. Je reçois régulièrement les mises à jour du catalogue : un pavé impressionnant à chaque livraison.

Et comment fonctionne tout cela ? Presque uniquement par du financement public, car le mouvement coopératif est là bas utilisateur, mais non contributaire.

Cela peut surprendre ; en tous cas on voit mal que ce puisse être un exemple pour nous, avec nos budgets publics sans cesse plus serrés, avec notre tropisme de nouveaux convertis pour le financement privé. Pour comprendre ce paradoxe il faut se référer à l'article 129.2 de la constitution du royaume espagnol. Celui-ci stipule que "les Pouvoirs Publics doivent appuyer l'accès des travailleurs à la propriété des moyens de production et doivent favoriser les coopératives".

Quand je lis cela, ce sont toutes mes lumières intérieures, cierges, chandelles et projecteurs, qui s'illuminent de concert. Tant de belles choses en si peu de mots ! C'est le fil d'Ariane, qu'il me semble avoir toujours voulu tendre, entre la veille question du salariat et de la propriété, et l'entreprise coopérative. C'est ce qu'en France nous n'avons jamais voulu voir. Nous avons toujours, sciemment ou non, enfermé l'Économie Sociale dans le paradigme de l'association subventionnée chargée de relayer et d'appliquer les politiques publiques. Nous n'avons jamais – je dis nous, c'est à dire les autorités de notre pays – envisagé que la Coopérative puisse être autre chose qu'un hochet.

Depuis le début des années 80, le Ministère du Travail espagnol appuie le développement des coopératives, et de ces êtres bizarres que sont là bas les "coopératives de travail", structures à cheval entre autogestion et insertion, qui ont le mauvais goût, pour nos esprits jacobins, d'être autonomes et rentables. Ni ateliers protégés, ni ateliers nationaux, est-ce possible ?

Progressivement, ces soutiens publics ont été régionalisés. La Catalogne est en pointe : sa constitution renchérit sur l'article 129.2 en précisant : "Les Pouvoirs Publics doivent promouvoir les coopératives, les entreprises d'insertion, les "sociétés de travailleurs" et plus généralement l'Économie Sociale". Quel feu d'artifice !

Si l'essentiel des moyens est consacré au soutien du développement des entreprises et à la création d'emplois, il y a toujours une petite ligne pour les études, les publications et les bibliothèques.

Ce qui est frappant, c'est que l'Économie Sociale espagnole est d'abord une Économie Sociale marchande, faite d'entreprises et non d'associations. Presque tout le monde semble partager cette conception : l'humanitaire, le caritatif, le non marchand subventionné, les mouvements militants ne se reconnaissent pas dans l'Économie Sociale, alors qu'en France ils y font la loi.

Et cependant, en France, nous avons des mastodontes coopératifs, dans la Banque, dans l'Assurance, dans la Mutualité, dans l'agriculture. Rien de tel en Espagne : les banques coopératives n'ont qu'une part de marché de 10%, et le navire amiral coopératif Mondragon circonscrit sa générosité au Pays Basque.

Nos Économies Sociales sont si différentes que seuls de bons Comptes Satellites pourront en rendre toutes les nuances, les contrastes et les antinomies. Celui de l'Espagne existe déjà. Il fait état de bilans impressionnants en termes de création d'activités et d'emplois. Le nôtre se fera-t-il encore attendre longtemps ?

Mais aujourd'hui, j'ai quelque peu mal à mon chauvinisme, car je suis bien obligé de penser tout haut : Vérité au delà des Pyrénées, Erreur en deçà !

10 avril 2006

Coopérative, Gouvernance et Démocratie

Une très utile brochure de 50 pages, fort bien faite, vient à point nommé combler une lacune de l'information du grand public sur la "gouvernance" des coopératives et des mutuelles. Publiée sous la direction d'Étienne Pfimlin, l'omniprésent et dynamique Président de la Confédération Nationale du Crédit Mutuel, elle décrit de façon vivante et concrète le fonctionnement des grandes et moins grandes entreprises marchandes de l'Économie Sociale, présente leurs caractères spécifiques, notamment le rôle du sociétariat et celui des administrateurs élus.

Ce n'est ni un traité de droit, ni un manuel de gestion ; elle n'est pas faite pour le spécialiste (qui cependant y trouvera certainement de quoi enrichir sa réflexion), mais pour le lecteur éclairé ordinaire qui, gavé de messages à sens unique sur les recommandations de "bonne gouvernance" destinées aux groupes cotés en Bourse, en vient naturellement à leur prêter une portée universelle.

A n'en pas douter, ce lecteur-là, s'il prend connaissance sans parti pris des nombreux exemples présentés dans la brochure, ne manquera pas d'être frappé par la diversité, la richesse et l'efficacité des solutions mises en œuvre par l'Économie Sociale ; et ceci devrait en bonne logique le conduire à ramener la question de la gouvernance des sociétés cotées à ce qu'elle est : un problème parmi d'autres, et non pas LE problème de notre temps.

En particulier, il comprendra pourquoi la question majeure de la désignation d'administrateurs "indépendants", qui tient tant de place dans les rapports Viénot et Bouton, ne concerne en rien les entreprises de l'Économie Sociale, et ne doit donc pas leur être posée comme un préalable.
Tout en plaidant vigoureusement la cause de l'Économie Sociale, les auteurs font preuve de modestie et d'objectivité, mettant l'accent sur les efforts qui restent à faire pour développer et animer le sociétariat, former les administrateurs et assurer la transparence. Souhaitons donc que cette brochure connaisse la diffusion qu'elle mérite, en particulier qu'elle soit disponible ailleurs que dans les fédérations du Crédit Mutuel.

Il y a peu de faiblesses ou de maladresses à relever. J'en identifierais cependant trois. La première, vénielle mais agaçante dans la mesure où elle prête le flanc à la critique sans rien apporter de convaincant, est l'addition naïve et brutale du nombre de sociétaires en France, ce qui conduit à un chiffre équivalent à la population française totale ; cela n'a aucun sens. La seconde est de laisser entendre qu'il y a une unité de problématique du sociétariat entre les différentes formes de coopératives et de mutuelles, alors que la gouvernance des SCOP n'a rien à voir avec celle des grandes mutuelles, ni celle des grandes coopératives de crédit avec celle des coopératives d'entreprise.

La troisième remarque, plus subjective, a trait à l'emploi immodéré et systématique du mot "démocratie". Coopératives et mutuelles se caractériseraient-elles par leur gestion "démocratique" ?

Pourquoi s'en formaliser ? Le principe "une personne, une voix" n'est-il pas justement la quintessence de la démocratie, son expression la plus naturelle ?

C'est ce qu'on affirme généralement. Mais je ne le vois pas du tout ainsi.
D'une part, parce que le sens originel du mot "démocratie" renvoie au gouvernement de la Cité, non à celui d'une société librement constituée par affinité, encore moins à celui d'une entreprise. "Pouvoir du peuple" ? Mais les sociétaires ne sont pas un peuple, ne sont pas LE peuple, non plus que les salariés d'ailleurs. Ils constituent plutôt une élite cooptée, qui s'est donnée des règles collectives de fonctionnement, où le vote "une personne, une voix" occupe une place centrale ; mais je répugne à appeler cela de la démocratie.

Car d'autre part, dans le vocabulaire courant, le mot "démocratie" est devenu émoussé, transparent à force d'être universel. Il ratisse trop large, il ne distingue pas, ne qualifie pas, ne valorise pas. S'en réclamer, c'est s'identifier à un concept pauvre en sens, qui appartient à tous et donc à personne. "Démocratie" ne fait qu'évoquer vaguement un espace "où l'on peut librement exprimer son avis, où tout le monde a autant de droits, où personne ne peut imposer de règle arbitraire, humiliante ou attentatoire à la liberté d'autrui".

C'est surtout le contraire qui est porteur de sens commun, mais il s'agit alors d'écoute ou de participation, et non de loi du suffrage ; quand on se plaint que quelque chose "n'est pas démocratique", cela veut dire "on ne m'a pas donné la parole, des gens d'en haut ont décidé sans m'écouter". Voilà un grief bien commode, que l'on formule à chaque fois que son avis n'a pas été suivi !

Poussons plus loin l'analyse. Disserter sur la démocratie, son histoire, ses vertus et ses dérives, est un pont aux ânes de la science politique, qui se ramène toujours à quelques archétypes : Périclès, Rousseau, Tocqueville et Churchill. Regardons donc si cela concerne un tant soit peu l'Économie Sociale…

Périclès, le fondateur de la démocratie, vivait il y a vingt-cinq siècles. Constamment réélu à la tête de l'État, il personnifie la splendeur et l'apogée athéniennes ; et sans doute celles-ci n'auraient pas été possibles sans le régime politique qu'il institua très pragmatiquement. Il fallait en effet nourrir d'hommes, de talents et d'initiatives la prospérité et la croissance d'une ville dont le développement maritime et commercial s'était accéléré, et pour cela il fallait ouvrir grandes les portes de la citoyenneté, que le parti oligarchique voulait au contraire maintenir fermées afin de préserver ses privilèges.

Mais les arbres ne montent pas jusqu'au ciel, et l'apogée ne dure jamais très longtemps. Il y eut exactement le même laps de temps entre Périclès et Alexandre qu'entre Louis XIV et Napoléon. Entre temps vécurent là bas Platon et Aristote, ici Montesquieu et Voltaire. La comparaison s'arrête là. Mais ce bref épisode de la démocratie athénienne trouve quelques échos plus contemporains dans la montée en puissance de l'hégémonie américaine. Il y a là de quoi méditer, mais rien qui nous rapproche des paradigmes de l'Économie Sociale.

Quant à Rousseau, théoricien et prophète de la démocratie moderne, en quoi sa théorie de la volonté générale, en quoi son Contrat Social préfigureraient-ils la Coopération, fille de la misère et de la nécessité, fruit de la volonté de survie collective de groupements fondés sur des intérêts objectifs communs ? C'est plutôt d'une antinomie totale qu'il s'agit. Rousseau a été l'inspirateur direct des fameuses lois d'Allarde et Le Chapelier qui tuèrent les libertés locales et professionnelles ; et au delà de ses enfants spirituels immédiats que furent Saint Just et Dame Guillotine, il a légitimé l'État comme seul garant de l'intérêt général et durablement jeté la suspicion sur les "corps intermédiaires".

Or l'Économie Sociale est l'héritière en ligne droite des corps intermédiaires, des libertés protectrices et autres franchises. Elle n'a pas d'autre raison d'être que d'affirmer que là où il y a des intérêts communs, il y a légitimité à s'organiser en sociétés autonomes, en unions de sociétaires solidaires. La démocratie selon Rousseau représente pour l'Économie Sociale le pire des prédateurs, la pire des menaces.

Sur Tocqueville, mon jugement sera plus nuancé. Si son livre sur la démocratie en Amérique est abondamment cité, c'est sans doute que les penseurs libéraux d'aujourd'hui éprouvent le besoin de mettre en avant de grands ancêtres de langue française, et Tocqueville y siège en bonne place, entre Benjamin Constant et Frédéric Bastiat. Les références à l'association y sont nombreuses, qu'il s'agisse des pionniers du Mayflower, dont la symbolique n'est pas sans faire penser à celle de Rochdale, ou des communautés protestantes américaines, dont le foisonnement et la liberté d'établissement provoquent chez le lecteur français de vives réactions allant de la stupeur à l'admiration pour tant de pluralisme et de tolérance. Des Considérant et autres Cabet y succombèrent, eux qui gagnèrent le Nouveau Monde pour y voir leurs rêves se transformer en sombres cauchemars.

Mais là aussi, il s'avère vite que démocratie et Économie Sociale ne font pas très bon ménage. Tocqueville peut certes nous inspirer un plaidoyer argumenté pour l'Association, en revanche l'affaire est plus délicate pour les coopératives et mutuelles. Celles qui se sont développées en France se sont inspirées de tous les courants de pensée, sauf des jacobins et, justement, des libéraux. On peut même avancer qu'au 19ème siècle, plus on était opposé au libéralisme, et plus on avait de connexions avec des coopératives ou des mutuelles (socialistes libertaires d'un côté, catholiques légitimistes de l'autre). Décidément non, cette démocratie libérale, malgré son attachement à la diversité et à l'initiative, n'est pas non plus un biotope favorable à l'Économie Sociale.

Reste Churchill. Celui-ci nous aura laissé cette célèbre formule : "la démocratie est le pire des régimes, à l'exception de tous les autres" qui est unanimement et partout admise aujourd'hui : la démocratie va de soi, c'est la seule solution acceptable, c'est la norme. La norme du bien pensant, du bien pensé.

Tant qu'il s'agit de lutter contre les dictatures, on s'y rangera bien volontiers. Mais l'unicité dans la norme, l'obligation morale de s'y conformer sous peine de scandale ou de déviance devient vite perverse et dangereuse dès lors qu'on s'écarte de la dénonciation des régimes totalitaires. Car la démocratie à l'occidentale comme seul horizon indépassable et universel a son pendant mental dans tous les domaines, culturel, linguistique comme économique.

Et le pendant de la démocratie universaliste dans le monde de l'entreprise, c'est la bonne gouvernance des sociétés capitalistes cotées. C'est la norme "une action, une voix" présentée comme vérité absolue. A cette aune, l'Économie Sociale peut tout juste être tolérée, dans des niches préservées, mais pas davantage. Elle est fondamentalement déviante, condamnée à rejoindre la norme ou à disparaître.

Ai-je trop forcé le trait ? J'attends tranquillement les contradicteurs ! Il me semble que, par quelque bout que l'on cherche à expliciter le terme général et polysémique de "démocratie", on tombe sur un os. Je préfère donc ne pas l'utiliser.

Car les mots adéquats, nous les avons ! Ce sont tout simplement "coopérative" et "mutuelle". Ce sont ces mots, et les réalités qu'ils recouvrent, que nous devons imposer, sans les travestir ni les affaiblir par des qualificatifs inutiles.

28 mars 2006

ADDES 2006 : un très grand cru

Le vingtième colloque de l'ADDES s'est déroulé le 7 Mars 2006, dans l'amphithéâtre de la Maison de la Chimie, au cœur de Paris. De l'avis de tous les présents, ce fut un très grand succès. Nous avons accueilli plus de 300 participants, sur des thèmes dont le sérieux aurait pu virer à l'austère, mais qui, grâce au talent des intervenants, ont maintenu la salle en haleine une journée durant.

Vingtième colloque, mais 23 ou 24 ans d'âge, selon que l'on prend pour point de départ notre premier colloque, ou la fondation de l'association, voilà une maturité peu commune de nos jours ; et cependant, rien ne ressemblait à du déjà vu, à du ressassé. Bien au contraire, la tonalité générale était aux projets, aux ambitions, aux innovations. Un certain optimisme, un certain enthousiasme, endormis depuis une paire de lustres, refaisaient leur apparition. Comme l'annonce d'un nouveau printemps pour l'Economie Sociale !

Pour fêter ce vingtième millésime, nous avions réservé une journée entière (jusqu'ici, nous nous limitions à une après-midi) et réuni un plateau hors pair ; la matinée était consacrée aux banques coopératives, l'après-midi aux comptes satellites, d'abord celui des "institutions sans but lucratif", ensuite celui de l'Économie Sociale toute entière. Avec en vedette américaine, notre cher Lester Salamon, et en final, notre non moins cher Jose Luis Monzon : les deux références mondiales incontestables sur le sujet.

Dix jours avant, au vu de la liste des inscriptions qui ne cessait de s'allonger, nous pouvions déjà dormir tranquilles ; la salle serait pleine. Mais il restait à peaufiner le contenu des présentations, et la veille au soir, nous étions encore à en discuter avec Lester Salamon, tout juste arrivé de Baltimore...

Le matin du grand jour, il ne fut pas nécessaire pour ouvrir la séance d'attendre que les travées se garnissent suffisamment ; seules quelques places centrales restaient disponibles, de celles qu'on ne peut atteindre qu'en dérangeant une douzaine de personnes déjà assises… de fait, nombre de retardataires préférèrent rester debout. Un colloque en plein Paris qui commence pile à l'heure annoncée, voilà qui est suffisamment rare pour être souligné.

Et le soir, nous pouvions sereinement sabler le champagne. Mission accomplie !

J'aurais maintes fois l'occasion de revenir sur les thèmes abordés durant cette journée, ainsi que sur les perspectives qui y furent ouvertes pour le développement de la statistique de l'Economie Sociale ; je me bornerai dans ce qui suit à dresser un bilan purement "technique".

Deux innovations auront marqué cette édition exceptionnelle du colloque : tous les présents ont reçu un cédérom contenant l'intégrale des colloques précédents, y compris les "incunables fondateurs" de 1983, et l'ensemble des interventions du jour a été mis en ligne sur notre tout nouveau site dans la semaine qui a suivi. Mettez-le vite dans vos favoris !

Autre événement : devant la qualité de leurs travaux, notre Jury n'a pas tenté de départager les deux candidats en lice pour notre traditionnel Prix de thèse, et a choisi de décerner cette année deux Prix, à Mathieu HELY pour sa thèse de sociologie sur le travailleur associatif, et à Johan PRIOU pour sa thèse d'économie sur l'analyse du rôle des associations dans la mise en œuvre des politiques d'action sociale (voir le compte rendu de Maurice PARODI).

De l'avis général, la formule sur une journée entière est plébiscitée. Le buffet méridien permet bien plus d'échanges qu'un coquetèle de fin de journée, et le temps moins contingenté confère aux interventions plus de naturel et de spontanéité. Nous aurons du mal à revenir à l'après-midi… mais trouverons-nous à nouveau assez de matière pour justifier un budget double ?

Les absents, comme toujours ont eu tort, vu ce qu'ils ont manqué ; mais peut-être, comme ils auraient du rester debout, ont-ils aussi eu quelque peu raison ? Je ne veux retenir que deux absences : celles des responsables politiques qui ont d'abord accepté de venir clore notre séance, puis se sont décommandés, de manière plus ou moins élégante, en tous cas après l'impression des cartons d'invitation. Je n'ai envie de leur faire aucune grâce. Voilà des Messieurs qui auraient beaucoup appris à écouter les communications présentées, en honorant leur engagement. Cela leur aurait peut-être évité de dire beaucoup de bêtises à l'avenir... Non seulement ils ont fait montre d'une désinvolture assez désobligeante, mais en plus, ils ont fait le mauvais choix !

Heureusement, se trouvait parmi nous, dès le début, le tout nouveau Délégué à l'Économie Sociale, Frédéric Tiberghien, qui prononça l'allocution de fin de colloque, après nous avoir écouté avec attention toute la journée. Voilà un hommage auquel nous sommes particulièrement sensibles.

En changeant de "format" par rapport à nos réunions quasi-intimistes du début, l'ADDES s'est en quelque sorte créé des devoirs qu'il faudra assumer. Nous devrons pour la prochaine édition organiser la présence de la presse et d'un photographe professionnel, et donner à la remise de notre Prix un décorum digne de la qualité des travaux que nous distinguons. Le faire savoir devra être à la hauteur du savoir faire : noblesse oblige !

23 mars 2006

Un nouveau mastodonte de la finance coopérative

L'encre du vingtième colloque de l'ADDES, pour moitié consacré aux banques coopératives, était à peine sèche que tombait la nouvelle d'un rapprochement possible entre les Caisses d'Épargne et les Banques Populaires.

Cette information qui fit aussitôt la une de l'actualité économique provoqua l'ire de la vénérable Caisse des Dépôts ; à ses dires, celle-ci n'avait pas été consultée ni même prévenue. Prenant ombrage d'avoir appris la nouvelle par la presse, elle menaça d'utiliser son droit de veto, donnant de ce fait un supplément de crédibilité au projet. Quelques jours plus tard, on apprit que les tractations entre les deux groupes, certes discrètes, étaient déjà anciennes et n'étaient qu'un secret de Polichinelle, ce qui relativise fortement le dépit de la Caisse des Dépôts. On ne se laissera donc pas trop abuser par la poursuite des gesticulations.

Pourquoi le cacher ? Cette fusion intra-coopérative me plaît bien. Certes, il faut attendre d'en mieux connaître les modalités envisagées ; mais, jusqu'à plus ample informé, elle m'apporte à la fois satisfaction et soulagement.

Satisfaction, car l'apparition d'un nouveau géant coopératif appelé à devenir la seconde banque française après le groupe Crédit Agricole vient après la mégafusion opérée dans l'assurance entre la MAAF, la GMF, les MMA et le groupe AZUR. Ces consolidations montrent à l'évidence que l'Économie Sociale est prête à jouer sans complexes dans la cour des grands, et même des très grands, et à ne pas se laisser enfermer dans un profil de sympathiques PME locales, humanitaires et quelque peu archaïques où une large part du monde politique et du patronat aimerait bien la confiner.

Soulagement, car j'avais maintes fois entendu émettre des doutes sur l'authenticité coopérative des Caisses d'Épargne. Celles-ci, entrées dans le monde de l'Économie Sociale récemment et par décision administrative, dépourvues d'une longue culture historique de sociétariat, étaient regardées par certains avec méfiance ; l'annonce tonitruante de leur volonté d'entrer en Bourse n'annonçait-elle pas leur banalisation prochaine et définitive, leur passage par la Coopération ne devant constituer qu'une brève étape transitoire ?

La formule retenue pour la fusion lève toute ambiguïté à cet égard, et renforce au contraire le caractère coopératif des deux réseaux. Tout sera très bientôt en ordre de marche pour porter le modèle de "l'exception bancaire française" hors des frontières. Que faudrait-il donc pour que, dans le monde germanique, les caisses d'épargne (Sparkassen) et les caisses Raiffaisen ne laissent pas les mégafusions s'opérer uniquement au profit des groupes cotés ?

En France même, le nouveau paysage bancaire qui s'esquisse permettra peut-être de mieux "digérer" l'arrivée de la Banque Postale, surtout si la Caisse des Dépôts sort de son rôle ambivalent, un pied dedans, un pied dehors, et que la singularité du "monopole du livret A" trouve sa solution. Car quels que soient les effectifs imposants qu'elles affichent, la vieille clientèle des chèques postaux et la densité du réseau des bureaux de poste ne peuvent à elles seules faire une banque complète et compétitive. Un jour où l'autre, la Banque Postale devra s'adosser à un réseau de taille suffisante auquel elle pourra apporter son potentiel de démultiplication dans la distribution de produits banalisés. Les groupes coopératifs, désormais concentrés en trois pôles, sont parés pour la manœuvre.

05 mars 2006

A moi, comptes, deux mots !

Depuis vingt ans et plus, les familiers de l'Économie Sociale entendent parler d'une Arlésienne aux charmes mystérieux, répondant au nom de "Compte Satellite". Faute de l'avoir jamais vue en chair et en os, on lui prête les traits les plus divers… pourtant, il existe bien d'autres Comptes Satellites, et ce depuis longtemps : ceux de l'Éducation, de la Recherche, de la Santé, de la Culture… Ils ont prouvé leur utilité, ils se sont banalisés.

Et c'est bien ce que nous, à l'ADDES, nous souhaitons depuis notre création au futur compte de l'Économie Sociale : qu'il se banalise ! qu'il devienne un instrument permanent de travail et de dialogue, dont on n'imagine pas qu'on ait pu s'en passer un jour.

Nous avons connu, dans le passé, plusieurs faux départs, plusieurs faux espoirs. Mais l'adoption en 2003, par la commission de statistique de l'ONU, d'un Manuel international pour l'élaboration d'un compte satellite des institutions sans but lucratif (ISBL) a sans doute, cette fois, donné au projet un élan irréversible. Plusieurs pays ont adopté le Manuel, ont établi chez eux des comptes qui permettent désormais des comparaisons internationales ; la France ne pouvait rester durablement à l'écart de ce mouvement.

Certes, les ISBL ne sont pas l'Économie Sociale. Mais elles en constituent une partie, et il faut bien un début à tout. D'autant que le Manuel sera bientôt complété par un second volume de méthodes, consacré celui-ci aux coopératives et aux mutuelles ; c'est notre ami José Luis Monzon, Président du CIRIEC Espagne, qui est chargé de son élaboration. Nul n'était mieux qualifié que lui pour mener à son terme cette tâche d'une rare complexité.

Grâce à la générosité de la Fondation Crédit Coopératif, un résumé du compte satellite des ISBL en France (pour l'année 2002) vient d'être publié sous forme d'une brochure A4 de 16 pages qui sera largement diffusée dans les semaines qui viennent :


C'est un travail qui a occupé votre dévoué serviteur pendant dix-huit mois qui est ainsi vulgarisé. Perfectible, comme toute chose, encore incomplet faute de sources en qualité et en quantité suffisantes, il constitue néanmoins une étape, que j'espère importante, dans le progrès de la connaissance de l'Économie Sociale.

Je reprends pour conclure le dernier paragraphe de la préface rédigée par Edith Archambault :

…"avec son honnêteté foncière et son pessimisme constructif, Philippe Kaminski marque très bien les limites de son travail de bénédictin : faute de sources fiables et cohérentes, la structure des ressources de la plus grande partie des ISBL reste impossible à remplir. Il reste maintenant aux associations à s'approprier ces chiffres qui parlent d'elles, et à l'INSEE à prolonger ces travaux et à améliorer les sources statistiques. Il reste enfin à insérer ce compte des ISBl dans un compte satellite de l'ensemble de l'Économie Sociale."

N'hésitez pas à nous demander autant d'exemplaires de cette brochure que vous souhaitez en distribuer autour de vous ; nous avons du stock... mais un jour viendra où nous n'en aurons plus !

04 mars 2006

Coopératives et dictionnaires

L'histoire des idées et des réalisations de l'Économie Sociale n'est pas seulement à chercher dans les textes des pères fondateurs ou dans les ouvrages spécialisés, mais aussi, et je dirais surtout, dans les ouvrages généraux. C'est là que l'on découvre comment l'Économie Sociale était perçue, comprise, décrite par les véhicules du savoir, à différentes époques. Et quoi de plus général qu'un dictionnaire encyclopédique ? J'entame donc ici une série de citations extraites d'anciens dictionnaires, en étant certain d'avance que leur accumulation progressive s'avérera riche d'enseignements.

A tout seigneur, tout honneur : commençons par la Coopérative, et, puisqu'il faut un début à tout, je me saisis de deux vénérables ouvrages qui m'encombrent depuis la nuit des temps. Ils m'auront au moins servi à cela !

Voici d'abord le "Dictionnaire National, ou Dictionnaire Universel de la Langue Française ; plus exact et plus complet que tous les dictionnaires qui existent, et dans lequel toutes les définitions, toutes les acceptions des mots et les nuances infinies qu'ils ont reçues du bon goût et de l'usage, sont justifiées par plus de quinze cent mille exemples choisis, fidèlement extraits de tous les écrivains, moralistes et poètes, philosophes et historiens, politiques et savants, dont l'autorité est généralement reconnue ; le seul qui présente l'examen critique de tous les dictionnaires les plus estimés, et principalement de l'Académie, de Lavaux, de Boiste et de Napoléon Landais" ; rien que cela !

C'est l'œuvre de Monsieur Bescherelle aîné, bibliothécaire du Louvre, membre de la Société de Statistique Universelle et de la Société Grammaticale. Mon exemplaire est de la seizième édition, chez Garnier Frères, 1877. Eh bien, malgré ses deux tomes comptant respectivement 1330 et 1690 pages, la moisson est réduite à la portion congrue :

Coopératif, coopérative : qui réunit les efforts de tous les intéressés. Se dit du système de communauté des produits du travail inventé par l'Anglais Owen : système coopératif.

Bien maigre ! Et pourquoi spécialement Owen ? Est-ce là tout ce que les grammairiens, poètes, moralistes, savants et tutti quanti avaient à dire sur la coopérative en 1877 ? Sans doute pas, mais notre bibliothécaire du Louvre n'a pas jugé bon d'en mettre davantage. En soi, c'est déjà une information.

Heureusement, le second ouvrage, paru quelques années plus tard, nous éclaire davantage et nous rassure. C'est le "Dictionnaire des dictionnaires ; Lettres, Sciences, Arts, Encyclopédie Universelle" publié sous la direction de Paul Guérin, aux Librairies Imprimeries Réunies, Paris. Il y a six tomes, non datés mais accompagnés d'un supplément paru en 1895.

L'article "Coopérative" se trouve dans le Tome 3 ; compte tenu des citations qu'il contient, je situerais sa date de parution autour de 1885, dix ans avant le supplément, et huit ans après le Bescherelle. Le texte est riche de chiffres et de dates :

Coopératif, Coopérative : adjectif dérivé de coopération. Terme d'Économie Sociale : qui fait concourir les efforts de tous les intéressés à l'amélioration du sort de chacun : système coopératif, société coopérative.

Ce qui est remarquable, c'est que les mots "Économie Sociale" figurent en toutes lettres, et dans le sens que nous entendons leur donner aujourd'hui ! Voilà une belle pioche. Le reste est à chercher à l'article "Coopération" :

Coopération : substantif féminin, du latin cooperationem.
Action de celui qui coopère.
C'est impiété de n'attendre de Dieu nul secours simplement sien et sans nostre coopération (Montaigne)
Terme de théologie : Coopération de la grâce. Action de la grâce qui se joint à la volonté pour l'accomplissement du bien moral.

Terme d'Économie Sociale :
Les sociétés de coopération, ou sociétés coopératives, sont des associations de personnes et de capitaux ayant pour but certains avantages économiques. Les plus simples sont des sociétés de consommation ; ce sont aussi les plus répandues. Des consommateurs se réunissent et s'entendent pour acheter à frais communs des marchandises ; ils s'adressent directement au producteur, qui les leur livre au prix du gros, et la société les revend en détail à ses adhérents, les faisant profiter du bénéfice que le marchand, l'intermédiaire, prélèverait. La plus ancienne de ces sociétés, fondée en 1845 en Angleterre, est celle des Équitables Pionniers de Rochdale. Elle ne comptait au début que 28 membres, et, avec un capital de 4525 francs, elle fit, dès la première année, pour 177.750 francs d'affaires ; or, en 1883, le nombre de ses membres s'élevait à 11.050, le capital à 8.171.875 francs, le chiffre d'affaires à 9.411.400 francs, et le bénéfice réalisé à 1.289.975 francs. Ce succès prodigieux a provoqué la création d'une foule de sociétés analogues ; l'Angleterre, avec l'Irlande et l'Écosse, en possède environ mille deux cent ; l'Army and Navy Cooperative Society Limited fait plus de 500 millions d'affaires. Le principe est se vendre au comptant, sans faire de crédit ; le sociétaire est à la fois actionnaire et consommateur.

En Allemagne, la coopération s'est portée de préférence sur les sociétés de crédit mutuel. Le fondateur de ces banques populaires fut Monsieur Schultze-Delitsch. La cotisation d'entrée est de 1 franc 25 et l'apport mensuel de 25 centimes. On peut y ajouter des dépôts volontaires, comme à une caisse d'épargne, et quand le crédit s'élève à 50 ou 60 francs, on devient actionnaire de la banque. Ces banques se sont multipliées rapidement en Allemagne ; en 1882, on en comptait 1875, et à côté d'elles, des sociétés de consommation, des associations commerciales, industrielles, quelques-unes de construction. Ce mouvement des sociétés coopératives s'est propagé dans tout l'Europe ; en Italie, en Suisse, en Belgique, dans les Etats du Nord, et l'Amérique n'est pas restée en arrière.

En France, toutes les formes de société ont été tentées avec plus ou moins de succès. La révolution de 1848 donna l'éveil aux idées socialistes ; il en sortit des tentatives de sociétés populaires dont une seule survécut et finit par prospérer : c'est l'association des ouvriers lunetiers fondée à Paris par Messieurs Duez et Durié. Elle n'eut d'abord que 13 associés avec apport de 300 francs ; en 1880, elle arrivait au chiffre de 3 millions d'affaires.

En 1863, parut une brochure de Monsieur Beluze, où il réclamait la création d'une banque appliquée aux sociétés coopératives. Elle fut formée aussitôt par souscription au capital de 20.120 francs, sous le titre de "Crédit au Travail" ; en 1866, elle avait 1400 commanditaires et 560.792 francs en fonds de dépôt. Parmi les deux à trois cent sociétés coopératives de consommation qui existent aujourd'hui en France, on peut citer comme modèle celle des forgerons de Commentry, constituée en 1867, et qui est arrivée à un haut degré de prospérité.

Monsieur Auguste Fougerousse est actuellement en France l'un des plus zélés propagateurs des sociétés coopératives de consommation pour lesquelles il a établi une Fédération ayant son siège à Paris.

Bibliographie :
Rouillet : inventaire général des sociétés coopératives, Paris, 1876
Brelay : les sociétés coopératives, Paris, 1884"

Enquête à suivre… et informations à recouper !

20 février 2006

Dièses ou Bémols ?

Il est toujours dangereux de commenter l'actualité à chaud ; mais voici néanmoins que je m'y risque derechef. Nous venons en effet de prendre connaissance du décret de reconstitution de la DIES, désormais "Délégation interministérielle à l'innovation, à l'expérimentation sociale et à l'économie sociale", et ce texte est surprenant à plus d'un titre. Voici où le trouver : Dièses & Bémols

En son article 6, il fait table rase du passé ; tous les précédents décrets portant création et modifications successives de la DIES sont abrogés. Quatre textes, datant de 1981, 1991, 1995 et 1998 passent donc ainsi à la trappe. Certes, une bonne purge ne fait jamais de mal aux accumulations cancéreuses de lois et de règlements, mais encore faut-il remplacer ce qu'on détruit par du solide.

Voyons donc l'article 2, qui précise les missions de la nouvelle structure. C'est un vaste catalogue d'intentions louables ; personne n'y est vraiment oublié, mais qui y trouvera réellement son compte ? Rien, sinon l'ordre d'énonciation, ne semble hiérarchiser les priorités ; or, si l'on cherche à résumer la première phrase, en n'y conservant que les mots importants, on y lit :

La Délégation a pour mission de promouvoir le développement d'activités innovantes d'intérêt général pour soutenir les politiques publiques de lutte contre la pauvreté et l'exclusion sociale.

Tout le reste n'est qu'habillage, babillage et fioritures.

L'État annonce clairement qu'il subordonne son intérêt pour l'Économie Sociale au soutien que celle-ci pourra apporter à l'action politique qu'il entend conduire dans le domaine de l'extrême pauvreté ; et encore n'y reprend-il que les activités "innovantes d'intérêt général", c'est à dire une petite frange. On est entre la pure instrumentation d'initiatives vite encadrées puis normalisées, et l'invocation angélique des vertus de la micro-finance ou des solidarités de quartier ; le "small is beautiful" trente ou quarante ans après, avec un goût de rapport de la Banque Mondiale consacré aux pays les plus démunis de la planète.

Bigre ! Nous voici loin de la reconnaissance des caractères communs d'un Tiers Secteur partenaire indépendant, majoritairement marchand, compétitif et conquérant, s'appuyant sur des millions de sociétaires responsables, appartenant à toutes les classes sociales…

Il n'y a donc, du moins à mon sens, dans les nouveaux textes rien sur quoi nous pourrions nous appuyer pour aller de l'avant, pour faire entendre la voix d'une Économie Sociale autonome et vigoureuse. Au contraire !

Rien donc dans la feuille de route, mais, heureusement, il reste les hommes.

L'article 5 prévoit la création d'un Conseil Supérieur de l'Économie Sociale. Au nouveau Délégué, à ce futur Conseil Supérieur, nous souhaitons bonne chance ! Nous sommes à leur entière disposition. Nous ne leur ménagerons pas notre soutien, afin qu'ensemble, nous fassions en sorte qu'après 2007 l'Économie Sociale bénéficie enfin d'une pleine reconnaissance et d'une pleine confiance de la part des Pouvoirs Publics. L'intérêt général ne pourra qu'en sortir gagnant.

12 février 2006

Deux d'un coup !

Deux nouveaux ouvrages de vulgarisation sur l'économie sociale nous sont arrivés ces derniers jours, quasiment en même temps. Concurrents ou complémentaires ? L'un et l'autre sans doute. Il est clair que les éditeurs ne se sont pas coordonnés ; mais les formules adoptées par les auteurs sont différentes, dictionnaire quasi-alphabétique d'un côté, exposé logique de l'autre, si bien que l'utilisateur gagnera à les consulter ensemble.

Certes, tout n'y est pas parfait, et nous aurons l'occasion d'y revenir. Mais ne boudons pas notre plaisir, car ce genre d'outil passe-partout nous manquait cruellement jusqu'ici. Grâce à ces deux opuscules, le novice pourra désormais, et se faire rapidement une idée d'ensemble sur ce qu'est l'économie sociale, et disposer de références de base sur chacune de ses composantes.

En 175 pages, Thierry Jeantet qui fut de tous les combats de l'économie sociale depuis 1981 nous livre sa synthèse, parsemée de tableaux et de notices techniques :



Et en 232 pages, l'équipe du magazine "Alternatives Économiques", renforcée de nombreux auteurs signataires de rubriques, nous propose une mini-encyclopédie où, comme dans l'ancienne Samaritaine, on trouve de tout (mais pas de rubrique "Manufrance", qui comme certains s'en souviennent est morte peu après sa transformation, bien artificielle, en SCOP) :



Parmi les auteurs les plus prolixes entre A et Z, notre vieux complice Jean François Draperi, rédacteur en chef de la RECMA, et… Thierry Jeantet lui-même ; on ne s'étonnera donc pas de voir de nombreuses ressemblances entre les deux volumes !

Espérons pour nos deux livres que leur diffusion en librairie sera aussi large que leurs prix sont sages (un peu moins pour la Documentation Française, décidément bien pingre, mais il est vrai que le A à Z a bénéficié d'insertions publicitaires). La promotion de l'Économie Sociale auprès du grand public en dépend !

10 février 2006

Mais à quoi donc sert l'Histoire ?

Il me semble que l'Economie Sociale souffre, du moins en France, d'un manque cruel de travaux historiques de qualité. Certes, il en existe ; mais ils sont trop rares, trop parcellaires, pour susciter un climat d'émulation, un appétit de connaissances. De fait, l'Économie Sociale ne perçoit et ne laisse percevoir son passé, ses origines et son évolution qu'à travers quelques représentations simplistes et quelques biographies convenues, toujours ressassées à l'identique. Rien n'y transparaît que de mornes litanies descriptives et de pauvres considérants (sic) disculpatoires, le tout formant un wagon ancillaire arrimé clandestinement en queue d'un train mythique nommé "mouvement ouvrier du XIXème siècle", lui-même décliné dans une langue de bois d'un archaïsme qu'on ne rencontre plus nulle part.

Je trouve cela affligeant. Quel dramaturge, quel romancier, quel cinéaste, voudrait se saisir de telles misères ? Or l'Histoire ne nous sert que si elle nous fait rêver et réfléchir. On en est loin ! Mais il est vrai que c'est toute l'Histoire qui est aujourd'hui sous les feux de la rampe. Il est question "de la rendre aux historiens". Fort bien, mais lesquels ? Qui aurait droit à ce label ? Et pour en faire quel usage ?

Des récentes polémiques qui ont secoué l'actualité il ressort une question centrale : les autorités politiques, ou des groupes de pression "faiseurs d'opinion", ont-ils le droit de s'approprier l'Histoire, de dire ce qui, dans le passé proche ou lointain, a été le Bien ou le Mal, doit être commémoré ou faire l'objet de repentances récurrentes ?

Mais ces questions-là ont toujours été. Depuis qu'il existe des États constitués, des historiens reconnus, des intérêts antagonistes, des vainqueurs et des vaincus, il en naît des héros, des légendes, des mythes. Et quand la propagande est servie par le sublime de l'Art, elle devient patrimoine universel. Nous sommes tous fils d'Homère, de Tacite et de la chanson de Roland.

Si certains historiens ont fait un réel effort d'objectivité, de rigueur ou d'impartialité, d'autres et non des moindres ont laissé apparaître, ou ont franchement assumé, leurs préférences partisanes. Nos références mentales les plus basiques reposent sur de pures affabulations. La légende de la Gaule de Vercingétorix a été une invention du Second Empire. Et la prise de la Bastille n'a jamais été un coup de tonnerre dans un ciel serein. La différence est peut-être que jadis, et même naguère, on passait vite l'éponge. La répression de la Commune fut terrible, mais l'amnistie survint vite, et une pleine réintégration la suivit sans drames.

Bien sur, il ne faut pas généraliser hâtivement, ni faire d'angélisme. On a vu de tous temps des haines inexpiables, des rancœurs transmises de génération en génération, des vengeances longtemps différées. Mais on n'était jamais allé jusqu'à instituer l'imprescriptibilité au cœur du droit – avec son corollaire dans les faits, la sanctification laïque de quelques-uns et des causes qui leur sont associées, sous peine de blasphème absolu.

Maints personnages de notre Histoire récente eussent été, vus par un Shakespeare, mis en scène dans toute leur complexité, laissant entrevoir leurs doutes, leurs hésitations, leurs faiblesses comme leur gloire, leurs espoirs, leurs calculs ou leur détresse, alors que nous ne les observons de nos jours que comme pétrifiés dans l'honneur ou dans l'indignité. Quelques phrases, quelques faits, quelquefois bien moins, ont suffi à décider pour eux du Ciel ou de l'Enfer, sans nuances ni recours.

A ce compte-là, il est clair que la décision peut bien revenir au politique. C'est lui qui choisira de baptiser ou de débaptiser une rue ou un monument. Et si c'est le politique, ce sera aussi, automatiquement, le groupe de pression social ou affinitaire qui veut en faire son instrument. Et l'Histoire toute entière sera ramenée à ce qu'est aujourd'hui l'Histoire de l'Économie Sociale : des phrases creuses prononcées dans une langue morte.

Sortons donc de cette malédiction, qui n'a rien de fatal. Le grand Voltaire nous en a indiqué magistralement le chemin ; voici ce qu'il écrivait au roi de Prusse en 1740 : Qu'importent au genre humain les passions et les malheurs d'un héros de l'Antiquité, s'ils ne servent pas à nous instruire ?

C'était pour accompagner l'envoi de sa pièce sur Mahomet...

ALors, que nous importent aujourd'hui les étapes de la vie d'une coopérative, si nous ne pénétrons pas au cœur des passions de ses fondateurs, si nous ne faisons pas nôtres leurs convictions, leurs errances et leurs illusions, si nous ne nous instruisons pas de leurs heurs et malheurs ? si nous n'y voyons pas s'affronter des êtres de chair et de sang, des âmes emplies de doutes et de certitudes ? si nous ne nous sentons pas conviés au grand théâtre de la Vie ?

Pour y parvenir, trois impératifs s'imposent : le talent, la recherche incessante de la vérité, et le pluralisme.

Le talent littéraire est indispensable. Un livre d'Histoire doit être captivant. Il doit nous charmer, nous entraîner, emballer notre imagination. Le charabia universitaire, les trissotinades académiques, les arguties d'école, tout cela est nul et non avenu.

La recherche de la vérité devrait aller sans dire, mais elle n'est qu'en le disant, en le martelant. Il faut sans cesse revenir aux sources et les vérifier ; que d'assertions reçues comme des évidences ne sont que des reprises passives de rédactions antérieures, erreurs grossières ou inventions pures que les répétitions successives ont érigé au rang de vérités incontournables !

Enfin le pluralisme n'est pas négociable. Qui n'entend qu'une cloche n'entend qu'un son : testis unus, testis nullus. Il faut en toutes choses que des interprétations différentes s'affrontent et s'offrent à l'arbitrage du lecteur. Il faut que sur chaque sujet une masse critique de travaux soit atteinte, que règne la diversité, au besoin vivifiée par la polémique.

Historiens en titre, autodidactes, amateurs et dilettantes, honnêtes hommes et hommes de goût (parmi lesquels une moitié de femmes s'impose !), toutes et tous sont conviés à la table de travail. Il n'y aura pas d'Économie Sociale vivante et conquérante sans une Histoire elle-même vivante et pleinement assumée.

03 février 2006

Vie Associative, Tome IV

Nous sommes entrés dans la quatrième ère, dans le quatrième état historique de la vie associative. Il est encore trop tôt pour en discerner les contours, mais la mutation qui nous a fait refermer le troisième volume pour en ouvrir un nouveau est déjà derrière nous.

Survolons donc cette Histoire d’un bref regard synoptique pour en prendre la mesure : l’ère première plonge ses racines dans la nuit des temps, la seconde aura duré près d’un siècle, la troisième moitié moins ; quel raccourcissement !

Ou plutôt : quelle accélération ! Il s'ensuit que les mots ne recouvrent plus les mêmes réalités ; mais il se trouve toujours des générations d’utilisateurs qui leur conservent leur ancien sens, ou l'un de leurs nombreux anciens sens, ce qui nous fait vivre dans un monde d'incompréhensions récurrentes.

Précisons quelque peu nos propos. Par "vie associative", j'entends le mode de vie de ces personnes qui ont choisi de s'engager volontairement dans une aventure collective désintéressée, et non le mode de fonctionnement des organismes gestionnaires qui, en France, ont adopté le statut juridique de la loi de 1901.

Pour parler de vie associative, il faut également que d'autres conditions soient réunies ; mais nul n'a pu en dresser un catalogue ou une nomenclature sans tomber dans un dogmatisme réducteur. Car nous ne sommes pas dans le domaine du droit, encore moins dans celui de la sociométrie, mais plus trivialement dans une sorte de rhétorique sociale, où l'on ne peut dépasser le stade de l'affinité ou de l'analogie.

Retenons simplement qu'il faut, autant dans l'esprit que dans les faits, que l'essentiel des conditions suivantes soit simultanément réuni : liberté pour les membres de quitter le groupe, volonté de recrutement et de formation, règles internes écrites, enfin gouvernement de type parlementaire. De là naît une sorte d'ingéniérie sociale, intelligible dans tous les pays et toutes les cultures, qui façonne des types de comportement que l'on retrouve sous toutes les latitudes.

Voisine des conseils de ville ou de canton, des assemblées de paroisse ou de métiers, ayant aussi quelques traits communs avec les sectes, l'association s'en distingue par la nature de son objet social, qui rassemble sans obliger, et qui donne naissance à un être collectif nouveau, autonome, que les adhérents ont à cœur de porter et de faire fructifier indivis.

Pourquoi dès lors y-a-t-il eu des périodes successives, bien distinctes, dans la vie associative ? C'est que l'ingéniérie sociale de l'association se nourrit de la technologie ambiante et de son économie. Lorsque les techniques nécessaires à son fonctionnement font place à de nouvelles générations accessibles à un coût raisonnable, il peut s'ensuivre que les conditions d'exercice de la vie associative changent du tout au tout, et que l'association elle-même change profondément de nature.

Revenons aux origines, qu'on ne cherchera pas à dater davantage ; certains les situent à la Réforme, d'autres remontent plus loin encore. Toujours est-il qu'au 18ème siècle, la France est couverte de sociétés savantes et de sociétés de pensée. On a coutume de dire que la loi Le Chapelier et la police de Fouché ont brutalement interrompu ce processus, si bien qu'un demi-siècle plus tard Toqueville décrira la France, comparée en cela à l'Amérique, comme un désert associatif. J'aimerais disposer d'éléments quantitatifs pour discuter de cette hypothèse ; je suis enclin à croire que l'on fait une trop belle part à l'influence du jacobinisme et que le reflux de l'association en Europe n'a duré que le temps des guerres napoléoniennes et de la grave crise économique qui les a suivies. Les mouvements de 1848, sensibles à travers tout le continent, révèlent au contraire une renaissance vigoureuse et omniprésente du fait associatif.

Quoi qu'il en soit, il n'était pas aisé de s'associer, que ce soit en 1780 ou en 1830. Il était difficile de réunir des personnes de villes différentes, car les transports étaient rares, lents et chers. Il était difficile de communiquer, car le papier était cher, le port du courrier également. De toutes façons il fallait savoir écrire, et en avoir le goût ; cela ne pouvait donc concerner qu'une élite. La fabrication du papier à partir de bois et non plus de chiffon, à partir de 1820, et le chemin de fer, à partir de 1850, ne vont pas significativement modifier les conditions d'existence de l'association. Les réunions ne pouvaient être que très locales, et orales.

J'appellerai cette époque de précurseurs celle "de la plume d'oie".

Le coup d'envoi de la mutation fut donné en Angleterre, le 1er Octobre 1870. Ce jour-là, les Postes britanniques créent un tarif réduit de moitié pour les journaux, circulaires et cartes postales. Par circulaire, il faut entendre un pli ouvert, en général préimprimé, complété à la main et envoyé en nombre. Quant à la carte postale, une innovation née trois ans plus tôt en Autriche où elle n'a connu qu'un succès relatif, il ne s'agit alors que d'un imprimé officiel en carton, vendu par la Poste, dont une face était réservée à l'adresse et l'autre au texte.

Puissance économique dominante, l'Angleterre devient en fin 1870, après la défaite de la France face à la Prusse, l'unique superpuissance du globe. La simple division par deux du tarif postal de base va y provoquer en peu d'années une explosion du trafic : la publicité, la vente par correspondance, les petites annonces, et la vie associative, tout cela va connaître un développement fulgurant qui se propagera progressivement au continent. Parallèlement, les transports rapides (chemin de fer et bateau à vapeur) vont se généraliser et surtout leur coût va fortement diminuer.

Les papetiers vont fabriquer et vendre des carnets à souche préimprimés pour les réunions de sociétés : il suffit d'y compléter à la plume le lieu et la date, de plier, d'écrire l'adresse et de timbrer. Tous les domaines sont concernés par cette frénésie de réunion : charité, sports et jeux, fêtes et bals, arts et sciences, histoire naturelle, tourisme, collections… La France suivra avec un décalage d'environ vingt ans, et c'est dans les années 1890 que vont s'y créer les premiers réseaux associatifs structurés.

Ce second âge de la vie associative, que j'appellerai celui "de la circulaire", durera en gros jusqu'aux années 1960, c'est à dire tant que la voiture, le téléphone, la télévision et les grandes surfaces n'auront pas pris la première place dans nos modes de vie, tant que la domination du courrier postal, du chemin de fer, du petit commerce et de la presse écrite ne sera pas menacée.

Lorsque cela survient, nous arrivons à la fin des "trente glorieuses", et de nombreux changements de société accompagnent ces mutations technologiques : développement de l'individualisme, réduction de la famille à sa dimension nucléaire, retrait rapide de l'encadrement social assuré jusqu'alors, chacun de son côté, par l'Eglise et le Parti Communiste… Tout cela constituera le bouillon de culture dans lequel va se développer, à une vitesse foudroyante, un nouveau modèle associatif qui sera théorisé dès la fin des années 1970.

Mais le véritable déclencheur de la seconde mutation de la vie associative est à l'œuvre depuis de nombreuses années déjà. Il a déjà détrôné la circulaire, ou du moins en a changé la nature, lui apportant du texte pouvant couvrir plusieurs pages : c'est la ronéo, qui fera ensuite place à la photocopieuse.

Le duplicateur à alcool était connu depuis très longtemps ; mais ses médiocres performances n'ont jamais pu être améliorées, et son utilisation est restée confidentielle. En revanche, la ronéo dont la diffusion se fait au cours des années 1950 permet d'emblée à la plus petite des associations de dupliquer, à un coût modique, de véritables textes et donc d'envoyer à ses membres un véritable bulletin. Ce qui était annuel et limité aux associations riches devient mensuel et à la portée de tous. Nous sommes entrés dans une ingéniérie sociale toute différente : c'est le troisième âge, celui "du bulletin".

Quelle nostalgie ! Ces soirées interminables, passées à cogner comme un sourd sur la vieille machine à écrire pour bien percer le stencil, puis à tourner la manivelle, se faire gicler des flots d'encre grasse sur les doigts et les vêtements, retirer des paquets de feuilles de cet affreux papier buvard coincées en nombre entre les cylindres, puis assembler ces pages toutes plus ou moins tachées, plus ou moins imprimées de guingois… les voilà, les heures héroïques de la vie associative, les authentiques souvenirs du front !

A son tour, l'ère du bulletin s'achève. Comment appeler celle qui prend forme sous nos yeux ? L'ère de "la cyber-tribu" ? Je ne sais ; il est sans doute encore prématuré de trop la caractériser. Mais on en sent bien les contours : la transmission électronique a fait exploser le biotope favorable à la survie du bulletin.

Revenons aux origines ; chaque mutation a provoqué un mouvement de balancier entre l'association et son milieu environnant. La plume d'oie, ultra élitiste, traçait une frontière nette entre ceux qui savaient la manier et les autres ; c'était la "gentry" des clubs anglais, dotée d'un rituel d'adhésion très exigeant, conférant une appartenance forte.

A l'inverse, la circulaire ouvre sur un plus large public. Elle permet de s'étendre, de recruter ; l'idée conductrice n'est plus de sélectionner chez les pairs, mais d'accueillir, pour former et émanciper, puis de favoriser l'essaimage. L'admission perd sa valeur initiatique ; le cercle des membres se double d'une auréole aux contours variables, formée des amis des membres, des occasionnels : ce sont les "sympathisants", qui ne sont là que pour les grandes occasions, mais qui font le nombre, le succès, la visibilité de l'association.

Le bulletin marque au contraire un retour vers la femeture. Il n'a plus la logique de la circulaire, car il coûte cher à fabriquer. Même s'il reste très artisanal, c'est déjà une industrie, avec ses contraintes. Il faut du temps et de l'organisation. Il faut payer le papier, l'encre, la machine, le local... ou utiliser les installations d'une entreprise, d'une école, d'un syndicat, plus ou moins officiellement, plus ou moins clandestinement. Il faut donc des cotisations pour financer les dépenses, il faut une adhésion formelle pour manifester sa complicité avec l'appareil qui produit le bulletin. De là découle la nécessité de dessiner et de défendre des frontières ; on apprend vite à exclure, à scissionner, à excommunier.

La nature même du bulletin va bien dans ce sens ; on a la place d'écrire, de théoriser, d'y figer sa pensée. L'ère du bulletin est celle des appartenances exacerbées ; l'association devient le pouvoir du pauvre, et pour nombre de Présidents ou de simples militants, le déversoir de leur ego, la compensation de leurs frustrations personnelles ou professionnelles.

La cyber-tribu nous apparaît dès lors comme une réaction de liberté face à cette oppression du bulletin, comme un retour du balancier vers l'ouverture et le papillonnage.

Sur la Toile, on peut accéder à tout, sans payer de cotisation, on peut en sortir et y revenir librement, ne pas avoir à adhérer formellement, à s'engager ; on s'y constitue un univers de relations par affinités aux contours imprécis et sans cesse redessinés. On prend le temps de l'essai, de l'observation. Cela ne se traduit pas par une diminution du volume des activités ; mais celles-ci sont le fruit de coalitions de circonstance, non d'équipes stables et labellisées.

Je ne sais si c'est un bien ou un mal. Les choses trouveront peu à peu un équilibre que nous ne situons pas encore très bien aujourd'hui. Ce qui est certain, c'est que le discours associatif écrit à la fin des années 1970 apparaîtra de plus en plus décalé.

17 janvier 2006

Economie Publique et Economie Sociale

Le CIRIEC est une institution blanchie sous le harnais, puisque sa création remonte à 1947. A cette date, son fondateur Edgar Milhaud n'est plus un jeune homme ; en effet, il est né en 1873, ce qui lui fait 74 ans. Et à cet âge, il enseigne toujours l'économie politique à l'Université de Genève, fonction qu'il occupe depuis 45 ans.

Ce Centre International de Recherche et d'Information sur l'Economie Collective naît donc de la volonté opiniâtre d'un intellectuel militant qui, sur ses vieux jours, entend parachever son œuvre par le lancement d'une structure de recherche et d'action d'un type original, conçue par lui et destinée à poursuivre son combat après sa mort.

Edgar Milhaud disparaîtra en 1964. Dans sa jeunesse, il aura fréquenté Jean Jaurès et de nombreux autres penseurs socialistes. Dès 1902, ce Parisien s'installe à Genève, qu'il ne quittera plus. Il y fondera une revue, les Annales de l'Economie Collective, et fera plusieurs missions pour le Bureau International du Travail.

Toute sa vie, Edgar Milhaud s'efforcera de penser et de favoriser un "Tiers Secteur" qui ne participe ni de l'économie de profit ni du marxisme. Il sera cependant parfois obligé, comme le CIRIEC plus tard, de se rapprocher du second pour bénéficier de son aile protectrice. Proche des idées coopératives, il s'en écartera néanmoins, préférant inciter la Coopération à se fondre dans une alliance plus large ; on peut le considérer comme le précurseur de nos actuelles régies municipales et autres sociétés d'économie mixte.

Le CIRIEC se veut à la fois une structure de recherche universitaire, un carrefour où dirigeants se retrouvent pour échanger leurs expériences et un groupe de pression – on dirait aujourd'hui un "think tank", expression que la commission de terminologie nous conseille de traduire par "laboratoire d'idées". Présent dans de nombreux pays, il aura traversé depuis bientôt soixante ans, en fonction des circonstances et des soutiens qu'il aura su mobiliser, une succession de périodes fastes et de vaches maigres. En France, la section a longtemps vécu grâce à l'appui des grands monopoles publics, EDF et SNCF notamment. En Allemagne, le CIRIEC s'est naturellement trouvé à l'aise dans le système bismarckien, refondé par Ludwig Ehrardt, comme un poisson dans l'eau du Rhin.

La section française avait adapté le terme "Economie Collective", qui sonnait trop comme "collectiviste", en "Economie Publique, Sociale et Coopérative", ce qui m'avait amené à la croiser à diverses reprises.

Je me souviens d'avoir, au cours des années passées, manifesté quelque scepticisme, et gardé quelque distance, vis à vis de ce CIRIEC en qui je voyais une vénérable organisation aux arcanes touffus, où l'économie sociale côtoyait l'économie publique à l'image de l'alouette dans le pâté de cheval. Qu'avait donc à gagner notre économie sociale à ce voisinage dominant, voire étouffant, des grands monopoles publics, des systèmes paritaires et des régies municipales ? Quel rôle pouvait-elle y jouer, sinon celui de sympathique faire valoir ?

Elle avait en tous cas beaucoup à perdre, pensais-je, tant en autonomie qu'en lisibilité. D'autant que l'attitude volontiers hégémonique et condescendante des représentants des grands mammouths publics n'avait rien pour apaiser mes appréhensions, et que, depuis la disparition de la FNCC, ils n'avaient plus aucun interlocuteur d'économie sociale de leur rang.

Mais j'ai changé d'avis depuis. Les circonstances ont changé, beaucoup changé. L'économie publique est partout brocardée, vilipendée, mise à l'encan ; après le trop d'honneur, voici venu le temps du trop d'indignité. Il y a place désormais, face au "tout libéral", pour une construction où économie sociale et économie publique se respectent et s'équilibrent tout en affirmant leurs spécificités, leurs différences et leur complémentarité. Mieux : l'économie sociale peut aider l'économie publique à se renouveler, à rafraîchir son image, à se départir de ses lourdeurs et de ses archaïsmes.

L'horizon est ouvert sur le plan intellectuel ; il l'est également sur le plan des hommes et des organisations. Compétitivité et mondialisation obligent, la SNCF ou l'EDF ne disposent plus de leurs budgets discrétionnaires d'antan. Elles les destinent plutôt à leur privatisation…

Plus profondément, je crois que le moment est venu d'une certaine "refondation". La voie est libre : une Economie Publique moderne, efficace et sociale est à inventer. Inventons-là !

L'action que je mène avec l'ADDES depuis plus de vingt ans pour que soit reconnue la nécessité de "compter" l'Économie Sociale afin qu'à son tour celle-ci puisse "compter" dans la société commence enfin à porter ses fruits. Je crois donc opportun de saisir ce moment pour renforcer nos relations avec le CIRIEC et contribuer à donner à celui-ci un nouveau dynamisme.

Il y a un précédent : le CIRIEC avait servi au Canada de lieu de rencontre naturel de tous les économistes de la coopération ; puis il s'y est naturellement diversifié vers les associations et les entreprises d'intérêt général. En Espagne, l'histoire est comparable. Avec notamment nos amis des CIRIEC belges et canadiens (en fait, wallons et québécois) et tous les autres qui nous rejoindront, nous avons de belles pages de réflexion et d'action à écrire dans les années à venir.

Gardons nous d'opposer Economie Publique et Economie Sociale ; certes, ce n'est pas la même chose, et il n'est pas question de les confondre ; mais aujourd'hui leurs intérêts convergent, et il faut savoir en tirer parti.

09 janvier 2006

En avant pour 2006 !

L'Économie Sociale est à réinventer chaque année. Rien n'est acquis de manière irréversible. Des projets annoncés, confirmés, voire largement engagés peuvent tourner court. Des interlocuteurs, dûment sensibilisés et qui ont fini par se montrer d'ardents avocats de l'Economie Sociale, partent et sont remplacés par d'autres, moins bien disposés ou franchement indifférents. Même à l'intérieur de nos rangs, l'attrition fait son œuvre régulière et implacable.

Au moment du rituel des vœux du Nouvel An, il n'est donc pas inutile de s'interroger sur notre bilan, nos réussites et nos échecs, nos espoirs et nos appréhensions. Il faut une évaluation sans complaisance pour se donner des objectifs raisonnables. Après, mais après seulement, viennent les vœux.

Or force est de constater que, pour ce qui est de sa reconnaissance par les Pouvoirs Publics, l'Economie Sociale ne se porte pas au mieux. Les associations, assimilées aux activités sociales et caritatives, sont de plus en plus souvent coupées des coopératives et mutuelles, que ce soit à Paris ou à Bruxelles. L'unité, l'originalité, la cohésion de l'Economie Sociale sont de moins en moins reconnues par les autorités. Sont-elles d'ailleurs assez défendues, illustrées, mises en avant par nos mouvements ?

En Septembre dernier, le Premier Ministre annonçait au détour d'un discours la fin de la Délégation (cf. notre message du 26/09). Devant l'émoi qui s'ensuivit le Gouvernement fit machine arrière et, affirmant qu'il ne s'agissait que d'un malentendu, fit savoir que la Délégation continuerait à vivre, au sein du ministère Borloo. Celui-ci, intervenant peu après lors de la Journée des Sociétaires du Crédit Coopératif, se voulut on ne peut plus rassurant, allant jusqu'à qualifier la Délégation de "Mon bébé chéri". Mais y avait-il réfléchi plus avant ? Dans ses propos il apparaissait qu'il n'avait en vue que les "services à la personne", et d'ailleurs il ne parla que d'économie solidaire (13 fois au compteur, pas une de moins, contre zéro pour "économie sociale").

Que pourrait être une Délégation, coupée de la "vie associative" restée au ministère Lamour, dans un environnement tout entier tourné vers la création d'emplois dans les cités sensibles ? Qui s'y intéressera aux coopératives et aux mutuelles, et à quel titre ?

Du côté de Bruxelles, l'inquiétude est de mise après le retrait du projet de directive sur le statut européen des mutuelles, alors que les groupes d'assurance privés disposent déjà d'une telle possibilité. Avec leurs moyens, on peut penser que les mutuelles sauront faire valoir leurs droits à une concurrence équitable ; mais c'est l'idée d'économie sociale qui n'en sortira pas indemne.

Heureusement, le monde ne se réduit pas aux instances politiques. Il suffit de regarder autour de nous, et partout nous voyons à l'œuvre le dynamisme, la créativité, l'inventivité et la réactivité des entreprises d'Economie Sociale. Alors qu'il me soit permis de formuler un seul vœu pour 2006 : que les politiques eux aussi s'en aperçoivent, en prennent la mesure, et qu'ils jouent pleinement leur rôle de "facilitateur", sans se complaire aux intrigues d'alcôve, à la rétention d'information, à toutes les petites mesquineries dont ils sont si coutumiers et friands. Qu'ils cessent de s'efforcer sans relâche à construire et à renforcer leurs micro-féodalités, à utiliser et à instrumenter plutôt que servir… bref, qu'ils soient dignes de ce que nous sommes en droit d'attendre d'eux.

Et puisque nous en sommes aux souhaits, pourquoi oublier notre paroisse ? Voici bien des années maintenant que nous affirmons que, sans visibilité statistique avérée, l'Economie Sociale sera toujours sacrifiée lors des arbitrages qui la concernent. En 2006, nous poursuivrons nos efforts pour qu'enfin existe un Compte Satellite de l'Economie Sociale ; nous nous aiderons, alors, que le Ciel nous aide !

05 janvier 2006

Découvrir la Valeur Ajoutée

Une réforme majeure du financement de la protection sociale vient d'être annoncée.

Nous en connaîtrons l'ampleur et le calendrier le moment venu ; s'il se confirme qu'une partie des cotisations sociales patronales doit désormais être assise sur la valeur ajoutée et non plus sur la seule masse salariale, les répercussions sur l'économie sociale, du moins sur sa composante associative non marchande, risquent de ne pas passer inaperçues.

Nous ne discuterons pas ici du bien fondé de l'option envisagée, pas plus que de sa concurrente la TVA sociale ; le bilan comparé des avantages attendus et des inconvénients redoutés de l'une et de l'autre, ainsi que du statu quo, est devenu un pont aux ânes de la maîtrise de sciences économiques. On peut cependant regretter que la Mutualité ne soit pas davantage intervenue pour mettre les priorités du débat à l'endroit : avant de savoir comment financer, n'est-il pas auparavant nécessaire de s'entendre sur ce qu'on veut financer ? quel doit être le bon niveau de protection sociale obligatoire, et qu'est ce qui peut, qu'est ce qui doit, relever de la solidarité volontaire ?

Revenons à nos associations, gros employeurs s'il en est, donc gros contributeurs à l'URSSAF. Quand il leur faudra cotiser au prorata de leur valeur ajoutée, beaucoup se trouveront en terrain inconnu. Elles n'ont jamais calculé leur valeur ajoutée ! Elles ne savent même pas vraiment ce que c'est. D'obligation théorique, le plan comptable deviendra une contrainte tangible. Car ce n'est pas parce qu'on ne distribue pas de profits que l'on ne réalise pas d'excédents, que ceux-ci ne font pas partie de la valeur ajoutée, et… qu'ils ne deviendront pas assujettis aux cotisations sociales ! comme de vulgaires dividendes…

Voilà qui promet bien des révolutions dans les mentalités. A moins que cela ne s'accompagne d'un retournement copernicien complet, les subventions n'étant plus enregistrées que comme ventes de services… avec la complicité de la LOLF ?

Quoi qu'il en soit, il ne pourra être que salutaire à maintes associations de découvrir qu'elles aussi, comme jadis Monsieur Jourdain, font de la valeur ajoutée.

20 décembre 2005

Les Mots d'Or de l'Economie Sociale

Le 17 Novembre dernier, Edith Archambault et moi-même avons eu le plaisir de nous voir décerner au Centre Culturel des Finances, à Bercy, la médaille des "Mots d'Or", catégorie "Presse écrite", pour notre article publié dans le numéro 293 de la RECMA. Le jury précise dans ses attendus qu'il a particulièrement apprécié "le remarquable traitement terminologique comparé de l'économie sociale" que nous y avions présenté.

L'annonce de ce prix fut pour nous une double surprise ; d'abord parce que cet article, qui reprenait un exposé fait au précédent colloque de l'ADDES, n'avait par pour but de faire œuvre originale, mais de mettre un peu d'ordre dans l'imbroglio terminologique qui obscurcit en permanence les débats sur l'économie sociale, et qu'en aucune façon nous ne pensions concourir pour une distinction ; ensuite parce que, à notre grande honte, nous n'avions jamais, ni Edith ni moi-même, entendu parler des Mots d'Or de la Francophonie, ni de l'Association pour la Promotion du Français des Affaires (APFA) !

Et pourtant il s'agissait de leur dix-huitième édition (certes, mais à l'ADDES nous en sommes à la vingtième !). Si donc vous partagez l'ignorance qui fut la nôtre, allez vite lui faire un sort en cliquant sur :
http://www.apfa.asso.fr/
ou http://www.presse-francophone.org/ puis l'onglet APFA.
Vous verrez à quel point le travail réalisé par cette Association est considérable.

La réunion de remise des médailles fut, je l'avoue, un grand moment. Je ne m'attendais pas à une telle assistance, au nombre de jeunes lauréats venus des quatre coins du monde. Chacun avait son aventure à raconter. Elvira venait du Bachkortostan, et Marina du Tatarstan. Elles m'ont donné une furieuse envie de connaître leurs pays ! Pour découvrir Paris, elles s'étaient donné rendez-vous quelque part sur la Volga et ont fait ensemble quatre jours d'autobus pour rejoindre Moscou, où elles ont enfin pu prendre un vol charter financé par l'Ambassade de France. J'ai eu chaud au cœur à écouter ces deux grandes magnifiques Slaves blondes, étudiantes en sciences quelque part entre Oural et Caucase, et parlant un français parfait.

Je ne vous parle pas davantage de la médaille, car il faut la voir, et surtout la soupeser ; nul ne saurait la porter en sautoir, car elle a la taille d'un bouclier. En ouvrant l'étui tout cela m'a paru vraiment surréaliste : un objet de cette dimension, pour une rencontre fortuite entre la francophonie et l'économie sociale ! J'ai improvisé un petit discours de remerciement, à peu près ceci :

Engagé à la fois dans la défense de la langue française et dans celle de l'Économie Sociale, recevoir un tel prix sans en rien l'avoir cherché est pour moi plus qu'un symbole.

C'est d'abord une reconnaissance de la RECMA, cette revue dont nous savons que, malgré nos efforts, la diffusion est assez limitée ; pas tant que cela, puisqu'elle est parvenue entre les mains de votre Jury, et qu'elle a retenu son attention. Je suis très heureux pour la RECMA.

C'est ensuite un encouragement au rapprochement de deux mondes qui s'ignorent. Certes, le combat francophone est, entre autres, porté par nombre d'associations, mais aucune de celles-ci ne s'est, à ma connaissance, reconnue et engagée dans un mouvement d'Économie Sociale. Pourtant, de nombreuses passerelles potentielles existent, et il conviendra de les rendre praticables et fréquentées.

De l'autre côté, les choses se présentent plus difficilement, me semble-t-il. L'Economie Sociale s'est fortement engagée en direction de l'Europe, avec un succès très relatif d'ailleurs, mais elle n'a jamais esquissé d'effort semblable en direction de la Francophonie. Est-ce une mauvaise perception des enjeux, ou l'effet de préjugés malvenus ? Je ne sais, mais il y a là une carence à corriger.

La Francophonie, c'est un point d'entrée du grand combat pour la diversité culturelle et linguistique du monde, pour la richesse des différences et des expériences. Elle n'est hélas souvent perçue que comme une réaction défensive, voire rétrograde, un handicap sur la voie d'une communication mondialisée et unilingue, elle-même curieusement présentée comme une perspective d'ouverture et de progrès, alors qu'elle ne provoque partout qu'appauvrissement de la pensée et alignement des paradigmes sur un modèle dominant.

La plupart des chercheurs ou des économistes que je rencontre sont naturellement portés à penser qu'en s'exprimant en anglais ils seront lus ou entendus par plus de monde. Peut-être, mais qu'est-ce qui aura été lu, ou entendu ? quel sens y aura-t-on donné, quel sens en sera reçu ? Je suis bien placé pour apprécier la nécessité d'un langage commun lors des rencontres internationales. Je sais qu'en statistique, en comptabilité nationale, nous pouvons prendre le risque du tout anglais, car chaque terme que nous utilisons est labellisé, défini avec la plus grande précision. Nous restons dans la technique, et le chiffre qui commande tout n'est jamais loin. Je conçois que les situations soient semblables en pétrochimie ou en physique nucléaire, par exemple. Ce qui ne doit bien sur pas empêcher qu'en ces matières comme en d'autres nous sachions nous exprimer en bon français et enrichir sans cesse notre langue des mots nouveaux qu'il convient de lui apporter.

Mais s'agissant de l'Économie Sociale, les choses sont bien différentes. Il s'agit d'étudier et de promouvoir des formes d'organisation qui ne sont justement pas dans le fil du modèle dominant, qui sont profondément enracinées dans les particularismes juridiques, culturels et sociaux. Chaque fois que j'en ai entendu parler en "basic English" je me suis dit que l'auteur n'avait rien compris, mais que cela n'avait au fond aucune importance puisque personne ne pouvait comprendre la même chose. Autrement dit, voulant gagner du temps, tout le monde avait totalement perdu le sien. Quand l'essentiel tient dans la diversité, on ne peut faire l'économie d'un long apprentissage, de longues et tenaces explications.

Il en va de l'Économie Sociale comme du vin ou du fromage. Quand vous le mondialisez, vous obtenez un produit sans saveur qui n'intéressera personne et qui n'apportera nulle part ni développement local, ni maintien de l'emploi, ni sauvegarde des terroirs. De tout cela, la langue est partie intégrante, et la diversité des langues est consubstantielle à l'Économie Sociale, qui selon la formule d'Anatole France, est "fille de la misère et de la nécessité", non de la facilité et de l'uniformisation.

Je remercie donc le Jury d'avoir primé un article sur l'Économie Sociale, et ainsi de me rappeler doublement à mes devoirs !

19 décembre 2005

Y croyaient-ils vraiment ?

Je viens de terminer un livre de Bernard Lavergne, dont le titre quelque peu péremptoire "La Crise et ses Remèdes" avait attiré ma curiosité. Et j'ai constaté que, s'agissant d'expliquer au lecteur rien moins que les lois de la marche économique du monde et ce qu'il conviendrait de faire pour que ledit monde fonctionnât mieux, celui qui a dirigé pendant de longues années la Revue des Etudes Coopératives n'évoque à aucun endroit, ne serait-ce qu'au détour d'un paragraphe, ni les principes de la Coopération, ni la contribution qu'ils pourraient apporter à la solution des crises économiques ou sociales.

Je me suis alors souvenu avoir entendu exprimer semblable reproche à l'encontre de Charles Gide. Après une brève vérification, ce n'est que partiellement exact ; çà et là, dans ses chroniques, ses Principes et son Histoire des Doctrines, Gide évoque bien la Coopération, mais toujours chichement, avec distance et mesure, plus comme une idée qui a jadis séduit certains que comme une voie ouverte pour des solutions d'avenir.

Mais il faudrait un Sainte Beuve pour nous restituer correctement Charles Gide aujourd'hui, tant ses écrits, même les plus anodins en apparence, sont chargés de sous-entendus, de calculs, de recherche d'influence. Et on ressort de leur lecture plus que circonspect devant les reprises hagiographiques qu'en ont faites ses épigones jusqu'à nos jours ; l'exégèse littéraliste de Gide, menée sans retour aux sources, c'est vraiment le crématorium de l'idée coopérative.

Soit ; mais revenons à Bernard Lavergne. Son livre, publié à l'automne 1938, mais écrit avant Munich, est un pamphlet furieusement libéral. Manifestement il ne voit pas l'imminence de la guerre, ou ne veut pas en tenir compte ; il fustige les mesures sociales du gouvernement Blum, et quand il condamne les dépenses publiques, il ne fait aucun sort particulier aux dépenses militaires. Il critique sévèrement le New Deal et fait chorus avec les penseurs classiques anglo-saxons ; sa conception du capitalisme fait une belle part à la rente, mais ignore autant l'innovation que le commerce international. Le seul épisode de la vie politique française depuis 1929 dont il fasse l'éloge, ce sont les mesures déflationnistes prises par le gouvernement Laval en 1935.

Tout cela est fort peu lisible aujourd'hui ; quelle qu'en soit la perversité, l'anachronisme nous impose sa loi d'airain. Pourtant l'ouvrage de Bernard Lavergne aurait pu, à moindres frais, rester intéressant aujourd'hui. Quand il condamne l'économie dirigée, celle du Gosplan comme celle du Docteur Schacht, pour clamer sa confiance dans l'initiative des producteurs et des consommateurs, il s'ouvre une porte royale pour parler de la Coopération ; il ne le fait pas. Quand il discerne la raison des cycles économiques dans les différences de psychologie collective entre les consommateurs, oscillant entre appétit et satiété, et les producteurs, soumis à la règle de l'accumulation continue, il s'ouvre une seconde porte royale sur la régulation coopérative ; il ne le fait pas non plus.

Faut-il donc jeter la pierre à ces glorieux pères fondateurs qui ne seraient au mieux que des schizophrènes, le matin ne jurant que par la Coopération seule voie rédemptrice d'une société injuste et inhumaine, l'après-midi ignorant jusqu'à son existence devant leurs pairs de l'Université, et au pire des profiteurs cyniques, mercenaires d'une Coopération qui leur accorderait un supplément de salaire et de position sociale en échange de quelques articles, mais sans jamais lui renvoyer l'ascenseur ?

Ne nous laissons pas aller à ces excès, car nous serions bien heureux, aujourd'hui, de disposer de la caution de sommités universitaires équivalentes en renom, quels que soient par ailleurs leur orgueil ou leur ingratitude. Il reste que je me sens fondamentalement étranger à ce modèle. Je défends la coopération, je défends l'économie sociale, et je le fais partout où je le puis, sans schizophrénie ni retenue. Et je n'en ai jamais tiré le moindre avantage, bien au contraire. Autre temps, autre mœurs…

05 décembre 2005

Statistique et Économie Sociale : des fiançailles sans cesse repoussées ?

Je retrouve un texte vieux d'il y a quatre ans, qui n'a pas pris une ride depuis. Il s'agit du résumé de la présentation que j'avais faite en Décembre 2001 aux "Entretiens de Maraussan", organisés à l'occasion du centenaire de la première coopérative viticole. Tout ce que j'ai envie de dire aujourd'hui sur le sujet s'y trouve exprimé en deux pages : le pourquoi, le comment, les conditions préalables...

Vous le trouverez sur : http://membres.lycos.fr/economiesociale/MARAUSSAN.doc

J'avais gardé un excellent souvenir de ces journées de Maraussan. Elles devaient être les premières d'une série, mais, faute de moyens (d'après ce que l'on m'en a dit…) il n'y a pas eu de suites. C'est bien dommage ; les locaux de la cave coopérative, chargés de légende, me sembleraient merveilleusement adaptés à l'accueil de manifestations régulières de communion collective autour de l'esprit coopératif. Et je pense que de telles réunions, rassemblant toutes les familles de la Coopération, pourquoi pas étendues à d'autres branches de l'Economie Sociale, nous feraient le plus grand bien.

Le journal l'Humanité a republié il y a peu l'article consacré aux réalisations sociales de Maraussan qu'avait écrit Jean Jaurès, fondateur du titre, un siècle auparavant (le 7 Mai 1905). Voilà pour la geste. Pour vous éviter de le chercher, le voici : http://membres.lycos.fr/economiesociale/marausshuma.doc

Mais revenons à la réalité. D'abord, je n'ai jamais pensé que Jean Jaurès ait été un partisan convaincu de la Coopération ; et si parfois il a fait mine de la soutenir, c'était à la manière dont la corde soutient le pendu.

Je suis revenu depuis, à plusieurs reprises, à Maraussan. Et il me faut faire un double aveu, que j'assume sans aucune gène, croyez le bien : d'abord, ce n'était pas pour un pèlerinage dans les pas de Jean Jaurès, mais pour acheter du vin. Ensuite, je ne me fournis pas à la cave coopérative, qui fait du vin ordinaire et qui d'ailleurs est toujours fermée aux heures où je passe dans le village, mais chez un producteur tout ce qu'il y a de plus privé, que je vous recommande sans hésiter : c'est la SCEA du Château de Perdiguier, M. et Mme Jérôme FERACCI, 34370 MARAUSSAN, téléphone 04 67 90 37 44. Allez-y de ma part, vous ne le regretterez pas ! La production n'a pas droit à l'AOC, c'est un simple "vin de pays des coteaux d'Ensérune", mais qui tient tête à maints grands Bordeaux, et dont le rapport qualité / prix vous laissera pantois.

Je ne pouvais résister au plaisir de vous signaler cette adresse, car cela nous ramène à notre point de départ. Quoi de mieux en effet qu'une bonne bouteille pour retrouver entrain et optimisme ?

Car ce n'est pas parce que le diagnostic n'a pas évolué depuis quatre ans que les choses sont désespérément bloquées. Ce sont les affaires franco-françaises qui tournent en rond ; sous d'autres cieux, l'horizon s'éclaircit. Un appel d'offres européen portant sur la méthodologie du compte satellite des coopératives et mutuelles doit être notifié ces jours-ci, et c'est notre ami Jose Luis Monzon Campos, Professeur à l'Université de Valence (Valencia), qui sera le chef de file du projet. Nous l'entendrons nous en parler au cours du prochain (et vingtième) colloque de l'ADDES, le 7 Mars 2006. Haut les cœurs !

04 décembre 2005

Avis de recherche (permanent)

Parmi mes nombreux défauts, j'ai celui d'être collectionneur. Plus précisément, je me passionne depuis des lustres pour l'Histoire Postale, et je prolonge certains des sujets qui m'intéressent vers d'autres domaines adjacents, notamment la bibliophilie.

Tout naturellement j'en suis venu à vouloir monter une collection d'Histoire Postale de l'Economie Sociale. Mais je n'ai encore rien pu réunir de significatif, car je n'ai encore vu passer dans les ventes aucune archive, ni a fortiori aucune collection déjà constituée.

Aussi je lance auprès de vous un premier appel, qui en annonce d'autres… Tout m'intéresse, du moins a priori : plis, enveloppes à en-tête ayant circulé, timbres perforés, bandes de journaux, avis et circulaires envoyés en imprimé ; surtout, ce qui émane des coopératives, avant 1960, si possible avant 1914 (pour les plis, c'est avant 1880 ; ils disparaissent autour de cette date).

Dans le plus vaste périmètre de l'Economie Sociale, il existe à ma connaissance des thèmes qui sont depuis longtemps collectionnés et qui réunissent des spécialistes de par le monde : il en est ainsi de la Croix Rouge, du Scoutisme, du Rotary, du Comité Olympique... Certaines pièces y valent des fortunes ; je ne m'aligne pas, c'est pourquoi je préfère me limiter aux coopératives où le terrain semble quasiment vierge. Mais cela ne veut pas dire que je ne regarderais pas avec attention une archive de secours mutuels ou de société savante.

Alors, si vous savez où trouver des stocks oubliés de vieille correspondance coopérative, avant de les faire porter à la déchetterie, surtout pensez à moi !

29 novembre 2005

Brave Dédé

Je n'ai jamais compris le respect empreint de vénération que beaucoup, y compris des amis que je crois être de bon sens, portaient à Henri Desroche. Avaient-ils vraiment besoin de se donner un tel Maître ? de se complaire à se dire ses disciples ? De quelle nature était donc l'emprise, quasi magnétique, que tous semblaient s'accorder à lui reconnaître ?

Je ne crois n'avoir rencontré qu'une seule fois Henri Desroche, dans son bureau de l'avenue Franco-Russe, et c'était il y a très, très longtemps. Je préparais alors un colloque sur Proudhon, et il figurait sur la liste des gens que l'on m'avait conseillé de solliciter. Je n'ai pas gardé de souvenir très précis de cette entrevue ; il s'était montré distant, un rien professoral ; courtois certes, mais distant. Il ne m'avait guère paru curieux de ce que je voulais faire, se contentant de me souhaiter bonne chance et de m'expliquer que Proudhon n'était pas son auteur de prédilection. J'ai également cru comprendre que, en bon parisien et en bon universitaire, il n'aurait envisagé de se déplacer dans ce trou perdu d'Arc et Senans que convié par une sommité et financièrement pris en charge.

Quelques années après débutait l'aventure de l'ADDES. Nous n'y avons jamais, à ma connaissance du moins, cherché à prendre directement langue avec Henri Desroche, mais c'était un nom qui revenait assez souvent dans les conversations. De temps en temps je retrouvais sa signature dans la RECMA. Je ne m'y arrêtais guère ; je n'y voyais que propos abscons, obscurs, amphigouriques en diable, comme un mélange de Lacan et de Barthes ; rien qui puisse m'attirer. J'imaginais l'auteur, tel un esthète sur son Aventin, tournant autour de son sujet comme le chat joue avec la souris. Non, vraiment, le "petit desrochien sans peine" n'était pas mon devoir de vacances.

Desroche disparut en 1994. Je n'en fus informé que quelques temps après, lorsque se posa le problème de la sauvegarde de l'imposante documentation qu'il avait amassée. Ma première réaction fut la surprise ; j'étais persuadé qu'il était mort depuis bien plus longtemps que cela. Et je me suis rendu compte qu'en fait je ne savais rien de lui.

Claude Vienney, dans sa grande pudeur, ne m'en avait jamais rien dit de précis, alors qu'on le considérait comme son continuateur attitré. Cela le faisait sourire, et il n'en révélait pas davantage. Merveilleux Claude Vienney, qui aura emmené avec lui dans l'autre monde tant de connaissances et d'intuitions, qui nous manquent si cruellement aujourd'hui !

Mais revenons à Henri Desroche. Ce n'est que très récemment que j'en ai appris un peu plus sur son histoire, et que je l'ai en moi-même baptisé "brave Dédé", doublon de la première syllabe, mais surtout acronyme de"dominicain défroqué". Personne ne m'avait en effet jamais laissé soupçonner auparavant cette provenance ecclésiastique, que je reçus comme un trait de lumière, l'explication de sa personnalité et de son cheminement intellectuel.

Certes, cela ne me le rendait pas plus sympathique. Les dominicains engagés, comme le fameux père Cardonnel, ou plus tard le redoutable Raguenès, le gourou des Lip, n'ont jamais été les idoles de ma jeunesse. Pas plus sympathique ; mais décryptable, enfin décryptable. Ce Desroche que je n'avais rencontré qu'une fois et qui ne m'intéressait en rien, devenait subitement accessible, humain. Ah, c'était donc ça...

Tout était devenu clair. Le jeune Desroche traverse et personnifie, comme tant d'autres, les brutales secousses qui ont traversé l'Eglise. Il appartient aux cohortes nombreuses, les dernières, celles qui feront les gros bataillons de l'armée de la retraite, cette débandade objective que chacun intériorisera de son mieux, pour ne pas être entraîné par le grand vertige de l'effondrement. Ils furent des centaines comme lui, témoins de l'irrésistible montée du marxisme, à la fois séduits et apeurés, jetés en masse sur la route ; seul leur nombre était en mesure de les rassurer. Car il ne peut y avoir ni dissidence, ni apostasie, dès lors que les esprits bouillonnent de concert, dans un mouvement vaste et débridé d'espérance évangélique, que les chemins s'ouvrent, que la terre semble toujours aussi ferme à mesure qu'on s'y aventure. Et Desroche fut parmi les plus aventureux. Trop pour pouvoir ensuite se reconvertir en catholique banalisé, conciliaire enthousiaste puis pratiquant tiédasse, comme tant d'autres ; entre temps, il y avait eu la mort de Staline, puis Budapest...

Ayant quitté Rome, et la voyant de moins en moins dans Rome, n'ayant pu rejoindre Moscou qui n'était plus qu'un rêve brisé, comment survivre ? Desroche ne changea pas de peau, ne se laissa pas séculariser de l'intérieur ; mais, s'accommodant en façade de son divertissement pascalien coopératif, il resta en lui-même déchiré, ambigu, feignant tantôt de dominer avec morgue, tantôt de s'amuser avec modestie.

Dans les "communautés de travail", ou d'habitat, objets premiers de ses recherches, il était trop évident que Desroche cherchait à identifier l'image de l'Eglise primitive, celle des catacombes, de la fraternité originelle des réprouvés porteurs du flambeau de l'espérance ; de là sa sublimation de l'engagement coopératif. Entre l'érudition, le témoignage, l'attente d'y voir plus clair dans ce vers quoi ira ce monde, il lui restait le Verbe, le verbe même vain et abâtardi, qui jamais ne se fera chair, mais qui est Verbe quand même.

Je comprends mieux son action éducative auprès des Africains ; oeuvre formelle, inutile, voire délétère, mais ô combien logique désormais. Je comprends mieux son refuge dans le raffinement sémantique : un péché d'orgueil, un grand péché même, mais si mécaniquement inscrit dans le cours de son existence. Je comprends mieux son attachement aux "pistes", ces fugacités du raisonnement historique ou idéologique, volatiles et éphémères, jetées comme des paraboles bibliques au bon vouloir d'exégètes putatifs.

Aurait-il pu être Joachim de Flore ? Ou Théodore de Bèze ?

Il fut Desroche, et il restera, au moins pour moi, le brave Dédé. Car c'est bien lui, lui qui certainement n'aurait guère eu d'atome crochu avec Charles Gide s'ils avaient été contemporains, qui a fait renaître le terme d'Economie Sociale. Il lui en sera beaucoup pardonné.
Après tout, les fameuses "pistes", c'est aussi comme cela que je procède moi-même, par la force des choses. Brave Dédé !

25 novembre 2005

S, ou SS ?

Je n'aime pas entendre, et encore moins lire, les mots "économie solidaire".

Je considère que cette expression n'ajoute rien à celle d'économie sociale, et que son emploi, surtout s'il est systématique, ne peut provoquer que confusion et malentendus. Pis encore : il me semble y distinguer comme un mauvais coup, quelque chose de déloyal. Et en outre doublé d'un magistral contresens.

Déloyal ? Parfaitement. Les auteurs de ce néologisme, qui ne s'imposait nullement, n'ont agi que par volonté de s'approprier un champ qu'ils jugeaient à leur portée. Ils n'avaient d'autre mobile que le pouvoir, la domination - enjeux bien dérisoires quand on sait ce que représente l'économie sociale et ses marges immédiates, tant dans le monde académique que dans le système politico-administratif. Et ils ont consacré davantage d'énergie à calomnier et à brocarder les vieilles institutions de l'économie sociale qu'à démontrer que leur concept d'économie solidaire pouvait avoir un sens.

Certes, me dira-t-on, certes. Mais vous exagérez beaucoup, même si ce que vous dîtes est un peu vrai. Tout cela, c'est du passé ! L'économie sociale n'a pas été atteinte par ces attaques. Elle a même tendu la main. N'avons nous pas affirmé qu'après tout, l'économie solidaire, ce n'est rien d'autre que l'économie sociale émergente, celle de demain ? C'est la jeunesse de l'économie sociale, et les jeunes sont toujours turbulents, mais jeunesse se passe ! Et je vous rappelle qu'il y a eu un Secrétariat d'Etat à l'économie solidaire, nous n'y pouvons rien. C'est désormais un terme officiel. Il faut bien l'accepter et faire avec. C'est pourquoi nous utilisons de plus en plus l'expression mixte "économie sociale et solidaire"... voilà qui est bien trouvé, non ? comme cela nous mettons tout le monde d'accord. Nous sommes pour le consensus. L'affaire est close. L'économie solidaire est nôtre !

Alors, vive l'économie solidaire et sociale, sociolidaire, solidariciale ?

Eh bien non ! Cela ne me convainc pas du tout. Je n'aime pas plus l'économie sociale et solidaire que l'économie solidaire tout court. Et pas seulement parce que cela entretient les ferments de la dissidence et de l'incompréhension. Pas seulement parce que nous en devenons encore moins visibles, encore moins crédibles, auprès de nos voisins allemands, britanniques ou des PECOs. Mais aussi parce que, sémantiquement, c'est une absurdité.

Comprenons-nous : je ne défends pas dans l'absolu les mots "économie sociale". Ceux-ci ne constituent qu'un pis-aller, le compromis le moins mauvais qu'on ait pu trouver, le plus ancien et le mieux établi également, celui autour duquel tant d'efforts ont déjà été consentis qu'il serait absurde de repartir à zéro. "Economie sociétariale", imprononçable certes, serait plus juste, par opposition à ce que serait l'économie "actionnariale". Car ce qui fait l'économie sociale, c'est le sociétariat.

Or le sociétariat est par définition solidaire. Le caractère solidaire est au sociétariat ce que la vodka est à la Russie : sa substance même. Parler d'économie solidaire par opposition, ou en complément, à l'économie sociale, c'est laisser entendre que l'économie sociale ne serait pas, ou pas assez, solidaire, ce qui est absurde ; et c'est prétendre à l'exclusivité, au monopole de la solidarité, alors que celle-ci est omniprésente. On la trouve partout, dans l'économie lucrative, dans l'économie publique et hors de toute économie.

Absurde, donc, et ridicule. Non, décidément, il est urgent de tordre le coup à ce vilain canard. Quant on met deux S en fin d'un acronyme, cela sonne comme graisse, crasse, ou poisse. Au contraire, avec l'économie sociale, avec un seul S, sachons nous montrer sveltes, propres, et chanceux !

21 novembre 2005

Petite parenthèse

Voici un bon mois que je n'ai plus alimenté mon blog ; la mort subite de mon ordinateur portable en est la cause principale. Ce vieux compagnon semblait increvable ; il avait bravé les années, et me suivait partout, dans les trains et les chambres d'hôtel. J'attends maintenant de mon rebouteux préféré qu'il en récupère le contenu du disque dur. Dur est le mot juste ; dur destin, en effet !

Un mois, c'est long. Pendant ce mois, l'économie sociale ne m'a guère laissé de répit ! Pour un violon d'Ingres, c'était presque devenu mon occupation principale… Je n'ai cessé de bourlinguer, et mon cher vieux portable aurait été fortement sollicité. Réunions, lectures et travaux de toutes sortes se sont succédés à jet continu : de quoi me donner matière à composer de bien nombreuses notices. Elles viendront en temps voulu, bonifiées par quelques semaines de réflexion supplémentaire.

Car il est souvent salutaire d'attendre. Pendant ces jours d'émeutes dans nos banlieues, la démangeaison d'écrire me prenait chaque soir. Or il n'y a rien de ce que je relis dans mes brouillons qui ne mérite d'être remis cent fois sur le métier.

Autre souvenir : au début de l'été dernier, l'annonce de l'échec de la candidature parisienne aux Jeux Olympiques de 2012 m'avait quasiment fait exploser de joie. J'avais, et j'ai toujours, quantité de raisons d'être persuadé qu'organiser des Jeux à Paris serait une bêtise magistrale. Et je me disais aussi que cela laisserait à notre Ministre Lamour un peu de temps pour s'intéresser à l'économie sociale. Sur ce dernier point, ce n'est pas gagné, mais on peut toujours espérer… Quoi qu'il en soit, les préparatifs d'un déplacement à Sète me firent surseoir à mon projet de diffuser, de suite et largement, mon point de vue sur la Toile. Bien m'en prit ; le lendemain, l'annonce des attentats de Londres aurait donné à mon message un goût bien amer.

Si à notre époque la communication est d'argent, le silence reste parfois d'or !

16 octobre 2005

Dans le grand bain !

Amis lecteurs,

Après une phase de mise au point et de croissance prudente, le temps me semble venu d'annoncer plus largement l'existence de notre blog. Car bien que je n'en aie fait part jusqu'à ce jour qu'à quelques "bêta testeurs", le bouche à oreille a rapidement fonctionné, et des échos commencent à me revenir. Les premières réactions sont même plutôt vives.

Tant mieux ! Cela ne pourra faire que le plus grand bien. Le "pour vivre heureux, vivons cachés" n'a plus lieu d'être. Je me jette donc à l'eau. Ce n'est pas encore la pleine mer, mais déjà le grand bain, et sans bouée.

Il est encore bien tôt pour dresser un premier bilan, mais je me pose d'ores et déjà deux séries de questions :
· D'une part, les textes ne font-ils pas la part trop belle à mes impressions personnelles, à des souvenirs qui ne sont chargés de sens ou d'émotions que pour moi ? Cette facture de "journal intime" ou de "carnet de route", qui certes est la nature même d'un blog, ne risque-t-elle de mettre des lecteurs mal à l'aise ? de les amener à penser que le sujet ne les concerne aucunement ? voilà qui, ma foi, m'inquiète, d'autant plus que ma réserve de notes en attente d'être exploitées confine à l'inépuisable…
· Et d'autre part, ai-je trouvé le ton juste ? Suis-je trop caustique, trop agressif, ou au contraire, ai-je trop limé les aspérités qui viennent spontanément sous ma plume, et, à force de faire la part des choses et de ne vouloir vexer personne, ne suis-je pas devenu neutre, insipide, conformiste, voire complaisant ?

Je n'aimerais pas avoir sans cesse à arbitrer entre ceux qui me tanceront :
- Tu n'as pas le droit de dire ça ! tu va nous apporter des ennuis…
et d'autres qui feront la moue :
- à force de chercher le consensus, on ne voit pas où tu veux en venir…

Car là n'est pas la vraie question. Il est normal qu'il y ait des jours de colère et des jours apaisés, des nouvelles qui nous fassent bondir et d'autres qui nous réjouissent. Prenons-les comme le fil du temps nous les apporte ; et si la spontanéité est quelquefois maladroite, elle est toujours plus authentique qu'un commentaire différé et longuement mûri.

Non : la vraie question, c'est celle du choix entre la morosité et l'enthousiasme.

Car, à bien y regarder, les forces qui nous incitent à la morosité, au scepticisme, voire au découragement, sont nombreuses et actives, bien plus que celles qui nous font aller de l'avant, portant nos espoirs et confortant nos convictions.

L'analyse, la froide lucidité, nous rendent "réalistes", c'est à dire moroses, alors que trop souvent, l'enthousiasme ne se nourrit que de passions irraisonnées.

Eh bien ! le pari que je prends, c'est de savoir être à la fois lucide et optimiste, et de toujours prendre le parti de l'espoir. La dérision n'exclut pas le panache, ni la générosité ; et si mes critiques sont parfois rudes, c'est que je suis exigeant. Je suis convaincu que l'exigence est toujours préférable à la complaisance.

Quoi qu'il en soit, pour trouver le juste équilibre en chaque chose, vos réactions, amis lecteurs, me seront précieuses. N'hésitez pas à "poster" vos commentaires ; ce blog n'est pas fait que pour satisfaire mon ego surdimensionné. Je le veux réellement au service de l'Économie Sociale. Je caresse de larges ambitions en la matière. Trop larges sans doute, et peut être hors de portée ; mais n'est-ce pas mieux ainsi ?

Mutuelles réunies

Il est des patrons de l'Économie Sociale qui pèsent aussi lourd que bien des PDG de multinationales. Et c'est tant mieux.

Thierry Derez dirige aujourd'hui un empire d'assurance comprenant la MAAF, la GMF, les MMA et le groupe AZUR. C'est cette dernière marque qui fera les frais de la fusion géante entre les quatre firmes, en raison de l'ampleur des investissements en communication réalisés ces dernières années par les MMA.

AZUR n'était à vrai dire qu'une dénomination récente, derrière laquelle ont été regroupées, au fur et à mesure des consolidations, des dizaines de mutuelles dont certaines sont plus que centenaires. Thierry Derez justifie la poursuite de la course au gigantisme par la nécessité, pour les mutuelles travaillant avec des agents généraux, d'assurer à ceux-ci un volume de travail suffisant face à la concurrence. La MAAF et la GMF, qui travaillent sans intermédiaire, ne sont pas concernées.

Bienvenue donc à ce nouveau poids superlourd de l'assurance, qui pourra rivaliser avec les Axa (dont la pointe de la tête de groupe est restée mutualiste), Allianz et Generali, et dont la naissance sonne le glas, du moins peut-on l'espérer, d'une vieille querelle franco-française aussi stérile qu'archaïque.

En effet, pendant de longues années, les mutuelles d'assurance sans intermédiaire, réunies au sein du GSACM (devenu depuis GEMA) n'ont cessé d'interdire l'entrée dans l'Économie Sociale à leurs consœurs de la ROAM (l'émanation commune des mutuelles d'assurance travaillant avec des agents généraux).

Les arguments utilisés étaient d'autant moins compréhensibles par le profane qu'ils étaient imprégnés d'un rare sectarisme puisant ses sources dans un très lointain passé. Ai-je entendu les vitupérer, ces "fausses mutuelles" qui "usurpent leur nom" et ne sont que "du privé qui se cache mal" derrière des pratiques "qui n'ont rien de social"…

Il semblait bien d'ailleurs que les membres de la ROAM se souciaient comme d'une guigne d'être ou non considérés comme d'Économie Sociale. Mais pour le statisticien, il n'y avait guère de critères objectifs permettant de distinguer les unes des autres.

Il est salutaire que cette guerre de religion, si typiquement franchouillarde, ait pris fin. Les entreprises sont des êtres vivants ; elles évoluent, s'adaptent et se transforment ; elles doivent le faire pour survivre, et, dans le cas d'espèce, pour continuer à rendre à leurs sociétaires les services qu'ils en attendent. Ne pas le comprendre, au nom du respect de principes figés comme des mammouths congelés dans la toundra, ce serait condamner l'Économie Sociale à n'être que le musée des belles intentions restées pures.

14 octobre 2005

Bienvenue au petit frère

Douze jours à peine après l'ouverture de mon blog, voici que me vient un petit frère, lui aussi sur blogger.com. La blogosphère de l'Économie Sociale s'enrichit ! Ce n'est pas encore le raz de marée, mais je le prends comme un signe encourageant. Je ne suis déjà plus seul.

Il est bon que l'Économie Sociale se blogifie ; elle en sera d'autant plus vivante. Il est également bon que le monde du blog puisse ainsi accéder, au hasard de la navigation, à des informations concernant l'Économie Sociale ; car celle-ci est actuellement, hélas, bien peu active sur la Toile.

Je ne le connais en rien le nouvel arrivant, mais nous sommes presque homonymes puisqu'il ne se différencie de moi que par un tiret placé entre "economie" et "sociale". Bienvenue donc à Dominique Vergé, puisque tel est son nom.

Son ambition semble modeste puisqu'il veut limiter son audience aux moins de 35 ans travaillant dans l'Économie Sociale en Poitou Charentes. Cela fait tout de même une assez belle chalandise potentielle, notamment à Niort ; mais pourquoi être aussi restrictif ?

Enfin, nous verrons bien. Ma manière de paraître vieux jeu, puisque je dépasse (de peu, rassurez-vous) l'âge couperet qu'il a défini, sera de lui conseiller de soigner son orthographe avant publication. Cela vaut toujours mieux ainsi.

Bienvenue, Dominique !

08 octobre 2005

Susceptibilités académiques

Dieu, que ce sont gens compliqués, ces chercheurs et autres universitaires !

C'est vrai dans tous les domaines ; mais en Economie Sociale, comme ils sont peu nombreux, ils n'en gardent que plus jalousement leur territoire...

Vous les vexez pour un rien ; même un compliment les froisse. Vous croyez leur faire honneur, ou au moins plaisir, en citant des morceaux de leurs textes ; ils vous traitent de plagiaire. Vous tournez la chose différemment, évitant de marcher sur leurs plates bandes ; ils vous en veulent à mort d'avoir abordé un sujet qui leur tient à cœur sans leur rendre l'hommage qui leur revient de droit. Vous les consultez ; ils se déclarent dérangés, harcelés ; ils mettent un point d'honneur à vous expliquer qu'ils ont droit à une vie privée, eux aussi, et qu'il est indécent de les appeler chez eux. Vous restez silencieux quelques mois ; les voilà qui languissent, qui dépérissent, qui se déchirent à l'idée que vous ayez pu vous passer de leurs avis éclairés.

Ils vivent et se complaisent dans un monde étrange, organisé autour de codes chargés de mystère. Ils peuvent instantanément passer de l'effacement le plus poussiéreux à l'orgueil le plus flamboyant. Souvent, ils vous toisent, paraissant vous examiner, vous noter, vous faire passer un oral ; puis ils vous rendent des grâces, pour des vétilles, louant votre esprit de décision, votre sens du concret, votre expérience du terrain, toutes choses qu'en la circonstance vous n'auriez guère songé à mettre en avant.

Je préfère la facilité du blog. Je m'y réfugie voluptueusement. C'est encore, mais pour combien de temps ?, un espace de pure liberté, où la courtoisie la plus naturelle se passe des convenances, où la franchise se joue des salamalecs, où le bénévole passionné joue à armes égales avec le professionnel. C'est à dire qu'il a toutes chances de gagner.

Le vingtième de l'ADDES

L'ADDES prépare actuellement son vingtième colloque, qui se tiendra en Mars prochain. Pour fêter ce millésime, nous préparons un programme exceptionnel ; ce sera réellement un grand événement. Votre blog, car c'est le vôtre, amis lecteurs, se fera régulièrement l'écho des préparatifs à mesure qu'ils avanceront.

Vingt colloques, en 23 ans d'activité, tel est en deux chiffres le bilan de l'ADDES. C'est une longévité unique dans le monde de l'Économie Sociale. Bien d'autre opérations, qui ont mobilisé des moyens importants et qui ont été annoncées à grand renfort de trompettes, ont fait long feu sans gloire et n'ont laissé aucun souvenir, tandis que l'ADDES poursuit tranquillement sa route. Avec le recul, il est aisé de voir qu'il n'est guère de travaux marquants dans notre domaine qui n'aient conquis leurs galons lors de nos colloques.

Mais au fait, l'ADDES, Association pour le Développement de la Documentation en Économie Sociale, est-ce que vous connaissez ?

Pour moi qui en suis l'un des membres fondateurs, tout paraît aller de soi. Mais l'ADDES n'est pas (encore) le centre du monde, il m'arrive de m'en étonner, mais qu'y puis-je ? il est des gens très bien sous tous rapports, qui n'en ont jamais entendu parler. J'en rencontre souvent !

Peut-être sommes-nous trop timides dans notre promotion. Peut-être n'avons nous pas les bons réflexes pour nous imposer au premier rang, devant l'œil d'une caméra, devant les feux des projecteurs. Il est vrai que nous avons investi les champs de l'étude, de la statistique, tous domaines sérieux et rébarbatifs. Nous avons mis en avant des exigences de rigueur qui rebutent bien du monde. Et à ce jour nous n'avons pas encore de site internet opérationnel (mais cela viendra sous peu). Cela peut expliquer, mais non justifier, que notre audience ne soit pas à la mesure de ce qu'elle mériterait (à mon sens...)

Car l'ADDES, c'est aussi un credo, et un style. Qui lui sont propres, l'un comme l'autre, qu'on ne retrouve nulle part ailleurs. On en doit l'intuition à notre Président Fondateur, André-Louis Chadeau, un homme extraordinaire, qui cachait une volonté opiniâtre sous sa grande modestie.

Notre credo, c'est que l'Économie Sociale ne comptera pour rien tant qu'elle ne saura pas se compter, tant que son poids réel dans la production nationale ne sera pas évalué à l'instar de ce que font les autres composantes de notre économie. Nous martelons ce message depuis un quart de siècle.

Et notre style, c'est l'élaboration collective de nos travaux, remis cent fois sur le métier sous le feu roulant des critiques de chaque membre de l'équipe, selon une méthode qui s'est dégagée empiriquement, progressivement, et que j'ai baptisée plus tard "écriture coopérative".

Sachez par ailleurs que ces séances de torture rédactionnelle se déroulent dans le confort et la bonne humeur, et sont toujours suivies d'un déjeuner convivial et raffiné. André Chadeau y tenait particulièrement ; il ne pouvait concevoir que l'on pût demander des efforts à des bénévoles sans leur proposer un accueil de qualité. Il savait être à la fois rigoureux, efficace et épicurien, et ne détestait pas faire montre de quelque prosélytisme pour ce style de vie, que j'avais d'ailleurs inconsciemment fini par identifier à l'Économie Sociale elle-même ; aussi suis-je à la fois étonné, et un peu triste, chaque fois que quelqu'un que nous cherchons à coopter ne semble pas séduit par notre manière d'être.

Mais vous-même, si vous vous intéressez à l'Économie Sociale, si la réflexion et l'érudition sont pour vous de saines et roboratives distractions, si vous préférez la libre confrontation d'idées à la compilation solitaire, si vous préférez une bonne table à un douteux maquedau, sachez que vous êtes bienvenu(e) à l'ADDES.

Et si vous désirez simplement en savoir plus long sur nos précédents colloques et sur nos publications, écrivez à Véronique Larosée : addes@coopanet.coop ; et surtout, ne manquez pas en Mars 2006 notre vingtième colloque !

03 octobre 2005

Comme au bon vieux temps...

Comment s'adapter tout en conservant ses valeurs ? comment évoluer sans perdre son âme ?

Depuis des années, et à force ces années sont devenues des lustres, ce thème est devenu une tarte à la crème dans les colloques et autres lieux où l'on parle d'Économie Sociale. Tout est montré du doigt : banalisation, globalisation, pression de la concurrence… tous les maux, et même, plus trivialement, tous les mots de notre époque semblent s'être coalisés pour menacer, pour porter atteinte à l'identité, à la pureté originelle de l'Économie Sociale.

Or voici ce que je viens de lire dans un dialogue entre deux internautes qui me comptent dans leur liste de diffusion. Ce sont tous deux de très abondants producteurs de messages sur les sujets les plus divers, mais j'ignorais leur attachement aux vertus du sociétariat :

...Depuis un demi-siècle j'ai deux comptes : un aux chèques postaux et un au Crédit Mutuel des enseignants. Je vais autant que possible, c'est à dire deux fois sur trois, aux assemblées générales annuelles… Elles ne sont fréquentées que par quelques pour cent des mutualistes, et sont passées d'une après-midi pleine à une simple fin d'après-midi… Cette année le discours présidentiel ne commençait plus par "Chers mutualistes…" mais par "Chers Clients"…

…A la MAIF on est passé d'une gestion bénévole (je me souviens d'un vieil instituteur de Lingolsheim qui faisait ça dans des boîtes à chaussures) à une gestion "entrepreneuriale" avec des "employés professionnels"… bientôt si ça continue nos mutuelles seront opéables et opéées… Mais les sociétés ont peut-être des saisons… et à l'hiver social succédera un nouveau printemps…


Nostalgie, nostalgie… Comme en toutes choses, l'herbe était jadis plus verte, les gens plus francs et plus chaleureux, les soirées au coin du feu plus joyeuses, et la soupe qui ne contenait aucun colorant était faite avec des légumes bien de chez nous. Cependant il est clair que nos amis sont dans le vrai. La raison d'être, la légitimité de l'Économie Sociale, c'est la vitalité de son sociétariat, et non son professionnalisme. Si on oppose l'un à l'autre, on va dans le mur. Si au contraire on met le professionnalisme au service du sociétariat, si on le considère comme un moyen et non une fin en soi, l'Économie Sociale garde toute sa pertinence.

La pression à la banalisation n'est pas seulement la résultante d'évolutions technologiques et de la contagion d'idées managériales d'inspiration libérale ; le chômage a joué, à mon sens, un rôle prépondérant. Notre instituteur alsacien aurait très bien pu, techniquement, continuer à gérer les contrats de ses collègues. Mais devant ses anciens élèves, devenus Bac+4, éventuellement titulaires d'un diplôme de gestion des entreprises d'Économie Sociale, la chose serait devenue socialement impossible. L'intérêt général commandait en quelque sorte aux bénévoles de laisser la place aux techniciens salariés.

Le balancier est sans doute allé trop loin. Des pans entiers de l'Économie Sociale ont été réduits au rôle de relais passifs des politiques publiques de création d'emplois aidés. Dans les clubs sportifs, les cantines, les centres de loisirs, les jeunes diplômés ont chassé les animateurs bénévoles, aidés en cela par la multiplication des normes et des contraintes de sécurité.

Tout cela était sans doute nécessaire, inévitable. Mais comme le note avec lucidité notre ami ancien enseignant, la roue tournera. Le besoin collectif de sociétariat deviendra aussi fort, aussi impératif, que celui de ne pas laisser trop de jeunes au chômage, et, après l'hiver social, nous verrons revenir un nouveau printemps. Merci pour cette belle formule : c'est là toute notre raison de croire que l'Économie Sociale a encore et toujours un bel avenir devant elle.

01 octobre 2005

Jacques Moreau tel que je l'ai connu

L'Harmattan vient de publier un petit volume d'hommage à Jacques Moreau, disparu en Janvier 2004. Je figure dans la liste des auteurs, mais à vrai dire je n'en suis qu'un relecteur, et encore très partiel, car le petit texte que j'avais destiné à cet ouvrage s'est perdu dans les échanges de courriels. Mon blog arrive à point nommé pour l'exhumer. Voici donc ce que j'écrivais, en Juillet 2004 :

Je ne puis apporter sur Jacques Moreau qu'un témoignage de "second cercle" : d'abord parce que je ne l'ai jamais côtoyé ailleurs que dans les cénacles de l'Économie Sociale, ensuite parce que, bien que l'ayant souvent approché, je n'ai eu avec lui que des relations déférentes liées à notre différence d'âge, et que je ne suis jamais davantage entré dans son intimité.

Il est beaucoup de choses de sa vie que j'ignorais et que j'ignore toujours, et dans les affaires dont nous parlions ensemble, beaucoup de tenants et aboutissants m'échappaient.

Deux scènes fortes me reviennent en mémoire.

Un jour (il était question de l'animation de la RECMA), je lui fis part de mon souhait de voir évoluer celle-ci vers une formule plus engagée, plus combative sur le front idéologique. Il me répondit qu'au contraire, il souhaitait y réunir des chercheurs, des personnes compétentes, dont justement la compétence devait être garantie par l'objectivité et la neutralité propres à toute démarche scientifique. J'insistai, bien que ce débat fût vieux comme le monde et notoirement sans issue, et tentai de lui faire valoir que tout chercheur est aussi un homme et un citoyen, pas forcément schizophrène, et qu'il ne faut pas le mutiler de sa dimension militante quand il en a une ; également, que la RECMA doit avoir un goût, une odeur, une personnalité, plutôt que de s'affadir dans une froide technicité commune à tant de revues, elle qui n'a pas d'autres moyens intrinsèques de s'en distinguer. Mais Jacques Moreau ne semblait pas m'écouter. Il n'ignorait pas que les chercheurs de haut niveau intéressés par l'Économie Sociale ne sont pas légion, et que ceux qui existent sont déjà dans le comité de rédaction de la RECMA. Il n'ignorait pas que l'Économie Sociale n'a guère les capacités d'attirer à elle les chercheurs de premier plan qui ont acquis leur notoriété dans d'autres disciplines. Mais c'était son idée, et il s'y tenait ; ce dont il avait besoin, c'était de savants. L'engagement, il en portait suffisamment en lui-même pour ne point avoir besoin de renfort.

Un autre jour, je suis venu lui parler de politique. Non pas de politique en général, mais des rapports de l'Économie Sociale avec le nouveau pouvoir. C'était au début de la seconde cohabitation, en 1993 ; on attendait la nomination d'un nouveau délégué à l'Économie Sociale, et la décision tardait. Jacques Moreau commença par m'avertir qu'il n'en savait pas plus que moi, puis, la conversation roulant sur les uns et les autres, il se dévoila quelque peu. A vrai dire, ce qui se tramait ou ne se tramait pas l'indifférait visiblement. Et pourtant, il connaissait bien le fonctionnement des cabinets ministériels ; mais autant il avait continué à les fréquenter lorsque ceux-ci étaient peuplés de ses amis de longue date, autant il s'en désintéressait dès lors qu'il n'y connaissait personne. Il avait acquis, les années passant, cette prudence tranquille qui fait la force du banquier. Il avait gardé ses amis, et il était certainement très fidèle en amitié ; mais un mur infranchissable s'était désormais dressé entre la politique et lui. A tel point qu'il s'amusait des jeux d'un tel ou d'un tel, au CNLAMCA ou ailleurs, voulant pousser un de ses protégés, et qu'il se félicitait avec une naïveté toute feinte d'avoir découvert, au sein d'une nouvelle majorité où il n'avait guère de repères, un parlementaire de l'autre bord partageant les valeurs de l'Économie Sociale avec autant d'enthousiasme que lui-même. "Et j'ai appris ensuite que c'était le Président d'un de nos comités régionaux, je n'en savais rien", m'avait-il confié en conclusion, dans un grand éclat de rire.

D'autres échanges, plus brefs, m'avaient confirmé dans l'idée que Jacques Moreau était un homme d'une grande générosité, qui donnait volontiers et abondamment, mais à qui il ne fallait rien demander. Je trouvais cela assez frustrant, car nos efforts pour faire avancer la statistique de l'Économie Sociale se heurtaient sans cesse à de nouvelles difficultés, et qui aurait été mieux placé que Jacques Moreau pour nous aider à les résoudre ?

Sans doute n'avais-je pas alors une juste appréciation de son attitude vis à vis de l'ADDES. L'ayant portée sur les fonts baptismaux, et lui ayant accordé un soutien qui ne s'est jamais démenti, il resta fidèle à son engagement de la laisser entièrement libre de ses décisions et de ne jamais interférer dans son fonctionnement, au point que je crus parfois qu'il s'en éloignait, s'en désintéressait. Il écoutait nos explications techniques d'une oreille distraite, nous assurant que c'était trop compliqué pour lui et qu'il n'y comprendrait jamais rien. En conséquence, je m'efforçais de me montrer chaque fois plus clair, plus convaincant.

Ce fut très utile pour moi, car cela me conduisit à perfectionner mon argumentation. Mais vis à vis de Jacques Moreau, c'était peine perdue. Il possédait bien entendu toute la finesse, toute la géométrie aussi, pour comprendre parfaitement ce que je voulais lui expliquer. Mais il ne voulait pas rentrer dans notre jeu. Lui, le banquier, nous avait donné sa confiance et nous la maintenait ; c'était désormais à nous de nous tirer d'affaire, à gagner les batailles, comme une SCOP à qui il aurait donné les moyens de se développer.

Vraisemblablement avait-il placé la barre trop haut, et peut-être d'ailleurs avait-il agi ainsi sans bien s'en rendre compte. Je n'étais pas loin de comprendre et d'assumer la position qu'il me suggérait, mais l'ADDES en tant que structure constituée en était incapable, et d'autres structures encore bien moins. Jacques Moreau avait trop d'ambition, trop d'exigence, pour l'Économie Sociale. Depuis la disparition prématurée de Michel Baroin, il était le seul à porter le flambeau à ce niveau. Les chercheurs ne lui ont pas apporté ce dont il rêvait, mais ses pairs non plus, à preuve l'impossibilité de réunir, malgré plusieurs années d'efforts, les fonds nécessaires pour créer une véritable Fondation de l'Économie Sociale. Malgré tout son entrain, il en conçut quelque fort légitime amertume.

Le caractère atypique de la personnalité de Jacques Moreau nous apparaît aujourd'hui d'autant plus clairement qu'il n'a pas laissé de fils spirituel. S'il a parfaitement assuré sa succession au Groupe Crédit Coopératif, dont l'actuel dynamisme sonne comme un constant hommage à sa mémoire, il n'a guère cherché de son vivant à s'entourer de disciples, à créer une école de pensée. Et cependant c'est bien à lui qu'on doit la pérennité des mots "Économie Sociale" dont la survie n'était nullement garantie, que ce soit en 1982 ou encore dix ans plus tard. C'est bien à lui que l'on doit des intuitions fortes - l'Économie Sociale sans rivages, l'Économie Sociale recours contre l'ultralibéralisme - qui sont autant de directions dans lesquelles il faut s'engager pour ne pas périr envasé dans la torpeur des idées molles et des routines consensuelles.

Je ne pense pas que Jacques Moreau eût aimé que l'on glose sur son "message" ni sur les meilleurs moyens d'en préserver l'esprit. Ayant eu la chance de l'approcher, je garderai le souvenir de sa bonhomie, de sa cordialité, de sa disponibilité, et la démonstration que, s'il existe de bons praticiens et de bons théoriciens, on peut être les deux à la fois, et que c'est bien mieux ainsi. Pour le reste, libre voie !

26 septembre 2005

La DIES en suspens ?

S'exprimant le 16 Septembre devant le "Conseil National de Lutte contre l'Exclusion", le Premier Ministre a annoncé la prochaine transformation de la DIES en "Délégation Interministérielle à l'Innovation et à l'Expérimentation Sociales". Un de mes contacts au ministère des Sports me confirmait la nouvelle jeudi dernier 22 Septembre ; mais tout n'est encore qu'officieux, comme d'ailleurs la création d'une Direction de la Vie Associative, dont on parle pourtant depuis de longs mois. Mon collègue ne semblait d'ailleurs pas trop mécontent : "Au moins, nous voici débarrassés de cette DIES qu'on ne savait pas comment situer".

La disparition programmée des mots "Economie Sociale" du paysage administratif français, survenant quelques années après semblable mésaventure à Bruxelles, a provoqué un certain émoi dans les milieux concernés. On le comprend d'autant mieux que la création de la DIES en fin 1981 avait été, au fil des ans, progressivement élevée au rang d'événement historique irréversible, de seconde naissance de l'Economie Sociale, promue héritière directe de celle de Charles Gide.

Toucher à la DIES, c'est toucher à un symbole, c'est de l'ordre du blasphème – même si, depuis les origines, l'appellation s'était quelque peu abâtardie, Economie devant faire une place à Innovation, et Sociale une place à Solidaire. Alors, faut-il sonner le tocsin, réclamer coûte que coûte aux pouvoirs publics le maintien, la restauration, d'un sigle aussi chargé en évocations rituelles ?

Sans doute est-ce nécessaire, ne serait-ce que pour la gesticulation. Quand on abandonne une position sans combattre, c'est signe qu'on en abandonnera d'autres ; c'est donc mauvais signe. Battons-nous donc, mobilisons-nous, sauvons l'Economie Sociale des méchantes mains qui veulent l'étouffer !

Mais sachons raison garder. D'abord, parce que la récupération du message par l'actuelle opposition parlementaire ne tardera pas à se faire entendre, et nul ne sait où cela pourrait nous entraîner. Ensuite, parce que cette Délégation ne mérite pas qu'on la pleure. Elle n'a jamais su faire la preuve de son utilité, elle n'a jamais su s'imposer et se faire respecter. Pourtant, ce ne sont pas les soutiens qui lui ont manqué.

Par exemple, créer en son sein un service statistique pérenne et produire de façon régulière des chiffres officiels sur l'Economie Sociale lui aurait donné, non seulement une raison d'être et de servir, mais aussi les moyens d'assurer sa pérennité et sa visibilité. Nous le disons depuis le début. Nous n'avons pas été entendus ; tant pis pour la Délégation !

Ce n'est pas la première fois qu'un ludion administratif s'égare au gré des caprices de la vie politique. Pour l'Economie Sociale, la Délégation était plus un boulet à traîner qu'un instrument efficace d'entrée dans le monde politique. Mieux vaut l'achever que de la laisser survivre et poursuivre ses errances stériles sous d'autres avatars.

On ne détruit que ce qu'on remplace ; ne regardons pas vers le passé, ne l'enjolivons pas. La voie est libre !

18 septembre 2005

Ateliers Nationaux associatifs

Une dépêche laconique, glanée sur le site "Profession Politique" et datée du 14 Septembre, nous apprend que :

"Le Ministre des Sports, Jean-François Lamour, compte créer 45.000 emplois dans les associations grâce à la loi Borloo, d'ici le premier semestre 2006. Les emplois aidés sont actuellement les seuls responsables de la légère décrue du chômage".

La seconde phrase étonne par son caractère fielleux, venant d'un site aussi politiquement correct et dévoué au service de la partitocratie. Mais ce n'est pas là notre propos.

Pour situer les enjeux, les associations du sport emploient actuellement 65.000 salariés permanents. En comptant les petits boulots et les vacations, on arrive à 160.000 postes de travail sur l'année, dont la majorité ne sont que des activités d'appoint. Y ajouter en quelques mois 45.000 emplois aidés relève de la pure fantaisie. Ou alors, ce que la dépêche ne dit pas, il ne s'agit pas du sport, mais de la "vie associative" en général, qui fait également partie des attributions de M. Lamour. Où commence, ou s'arrête le périmètre d'activités sur lequel il entend intervenir ? On attend avec intérêt d'en savoir plus.

Si M. Lamour sait parfaitement compter les touches dans un tournoi d'escrime, il semble être brouillé avec les chiffres en dehors des salles d'armes. On se souvient de son zèle à fêter la "millionième association française" avec le sérieux et l'exactitude mathématique d'un présentateur télé annonçant sur le plateau le "millionième baiser" du mois à Paris.

Il reste que pour le public qui reçoit cette annonce, l'association se voit enfermer dans un rôle de relais passif d'un Etat Providence au rabais, transformant l'argent prélevé sur le contribuable en "emplois" de second rang. Ils sont bien loin, les principes d'autonomie vis à vis de l'Etat, de liberté d'adhésion, de dévouement, de générosité et de bénévolat. Et comment demander ensuite à des structures ainsi instrumentées de bien vouloir, cerise rouge sur le gâteau, créer du "lien social" ?

Ce débat récurrent a fini par pourrir profondément et durablement le climat dans lequel le citoyen perçoit les associations. Pour en sortir, il faudrait de la part de nos dirigeants un grand sens de la mesure et des responsabilités, mais certainement pas de ces pétarades péremptoires et électoralistes.

C'est parti !

Alea jacta est :
voici mon blog ouvert, en voici les premiers mots, et même les premières proclamations.

Il est toujours assez vain de commencer à afficher des objectifs, avant d'avoir posé la première pierre. A l'usage, nous verrons bien si ce lieu d'expression répond à mes attentes, à vos attentes à tous et à toutes, chers correspondants. Essayons tout de même d'énoncer quelques principes.

Tout d'abord, j'ai été surpris de pouvoir d'emblée créer un blog sous les simples mots "Economie Sociale", sans que le système me rétorque que l'appellation est déjà prise et qu'il me faut trouver un autre titre. Serait-ce le premier sur le sujet, le vrai premier ?

Economie Sociale, Coopératives, Mutuelles, Associations, Fondations, ne disposeraient-elles pas déjà, à la date d'aujourd'hui, de kyrielles et de kyrielles de blogs ?

Ce que je sais en tous cas, c'est que j'éprouve depuis déjà un certain temps le besoin de disposer d'un espace, libre de toute contrainte, où je puisse jeter en vrac mes pensées, mes réactions et mouvements d'humeur, mes interrogations et mes doutes, les diffuser, les soumettre au feu de la critique, capitaliser tout cela pour qu'en jaillisse, au service de l'Economie Sociale, de nouvelles intuitions, de nouvelles synthèses.

Et que, ne trouvant ce lieu nulle part, j'ai du me résoudre à l'ouvrir moi-même ; la technologie du blog est arrivée à point nommé.

Dans "blogger", il y a "blagueur". Et il est vrai que maints blogs donnent dans l'humour et la fantaisie. Ce qui est mieux que l'introspection et le nombrilisme. Je n'économiserai pas pour ma part l'humour, la dérision, en tous cas la spontanéité ; mais c'est pour susciter le débat, non pour me complaire dans les joies solitaires du journal intime ou de la misanthropie.

A force de n'exister qu'à travers des textes académiques, ampoulés, quelquefois compassés, l'Economie Sociale en devient inaccessible. Elle est comme esclave de la langue de bois et des convenances. Il faut lui donner de l'air, de la légéreté, de la séduction ; surtout de la séduction.

Je ne suis pas qu'un imprécateur, et il m'est souvent arrivé de changer d'avis, de revenir sur des impressions négatives ou de reconnaître m'être totalement trompé. Cela justifie la liberté de ton ; certes, celle-ci n'est pas une fin en soi, elle doit être utilisée à bon escient, mais c'est le seul moyen de sortir des préjugés et de faire éclore de nouveaux paradigmes.

Bien ! Mais voilà déjà trop de théorie. Restons-en là pour ce premier message. Il nous faut exister dans la durée, et surtout dans le concret !

01 septembre 2005

Guide de navigation

pour trouver votre chemin dans le Blog de l'Économie Sociale

En dessous de chaque mot ou expression clef, vous trouverez une liste de liens directs vers les messages du blog qui abordent le théme correspondant.
A ce jour 30 expressions sont répertoriées.
Elles sont regroupées en 7 grandes rubriques.


Dernière mise à jour : 23 Septembre 2006


1 – L'Économie Sociale en elle-même

11 - Coopératives
04/03/06 - Coopératives et Dictionnaires

12 - Coopératives de Crédit
23/03/06 - Un nouveau mastodonte de la finance coopérative
11/08/06 - La CASA en AG

13 - Mutuelles d'Assurance
16/10/05 - Mutuelles Réunies

14 - Vie Associative
03/02/06 - Vie Associative, Tome IV
21/09/06 - De la vitalité associative

15 - Groupes d'Économie Sociale
16/10/05 - Mutuelles Réunies

16 - Sociétariat
03/10/05 - Comme au bon vieux temps
25/11/05 - S, ou SS ?

17 - Gouvernance et Évaluation
10/04/06 - Coopérative, Gouvernance et Démocratie
09/09/06 - Vive la GASP ?

18 - Lucrativité
28/04/06 - Et maintenant camarades, boursicotons !


2 – L'Économie Sociale globale

21 - Panégyrique de l'Économie Sociale
03/10/05 - Comme au bon vieux temps
16/10/05 - Mutuelles Réunies
23/03/06 - Un nouveau mastodonte de la finance coopérative

22 - Valeurs de l'Économie Sociale
03/10/05 - Comme au bon vieux temps
10/04/06 - Coopérative, Gouvernance et Démocratie

23 - Économie Sociale et Intérêt Général
17/01/06 - Economie Publique et Economie Sociale

24 - Économie Sociale et Histoire
03/02/06 - Vie Associative, Tome IV
10/02/06 - Mais à quoi donc sert l'Histoire ?
04/03/06 - Coopératives et Dictionnaires
08/05/06 - The Mad Hatter : Chapelier fou, Chapelier fantôme ?

25 - Chapelles de l'Économie Sociale
08/10/05 - Susceptibilités académiques

26 - Ambiguïtés de l'Économie Sociale
25/11/05 - S, ou SS ?


3 – L'Économie Sociale en débat

31 - Comptes et Statistiques de l'Économie Sociale
05/12/05 - Statistique et Économie Sociale : des fiançailles sans cesse repoussées ?
05/01/06 - Découvrir la Valeur Ajoutée
05/03/06 - A moi, comptes, deux mots !

32 - Reconnaissance de l'Économie Sociale en France
18/09/05 - Ateliers Nationaux Associatifs
26/09/05 - La DIES en suspens
09/01/06 - En avant pour 2006 !
20/02/06 - Dièses ou Bémols ?
19/04/06 - Vérité au delà des Pyrénées ?
19/09/06 - Devoir accompli
24/09/06 - Roulez SCOP !

33 - Emplois aidés et Économie Sociale
18/09/05 - Ateliers Nationaux Associatifs
03/10/05 - Comme au bon vieux temps
21/09/06 - De la vitalité associative

34 - Regards par delà les frontières
19/04/06 - Vérité au delà des Pyrénées ?
09/09/06 - Devoir accompli
24/09/06 - Roulez SCOP !

4 – L'Économie Sociale et ses personnages

41 - Lignée gidienne
42 - Capitaines d'industrie
49 - Grands témoins et satellites


41a - Charles Gide
19/12/05 - Y croyaient-ils vraiment ?

41b - Bernard Lavergne
19/12/05 - Y croyaient-ils vraiment ?

41c - Henri Desroche
29/11/05 - Brave Dédé

42a - Jacques Moreau
01/10/05 - Jacques Moreau tel que je l'ai connu

49a - Jean Jaurès
05/12/05 - Statistique et Économie Sociale : des fiançailles sans cesse repoussées ?


5 – Économie Sociale et autres doctrines

51 - Libéralisme
19/12/05 - Y croyaient-ils vraiment ?

52 - Corporatisme
08/05/06 - The Mad Hatter : Chapelier fou, Chapelier fantôme ?


6 – L'ADDES et ses partenaires

61 - Vie de l'ADDES
08/10/05 - Le vingtième de l'ADDES
28/03/06 - ADDES 2006 : un très grand cru

62 - CIRIEC
17/01/06 - Economie Publique et Economie Sociale

63 - Francophonie et Latinité
20/12/05 - Les Mots d'Or de l'Economie Sociale
24/09/06 - Roulez SCOP !

7 – Actualités et divers

71 - Nouveautés de librairie
01/10/05 - Jacques Moreau tel que je l'ai connu
12/02/06 - Deux d'un coup
10/04/06 - Coopérative, Gouvernance et Démocratie

72 - Histoire Postale et Économie Sociale
04/12/05 - Avis de recherche (permanent)
02/05/06 - Galerie marcophile coopérative

73 - Insolite
06/05/06 - Une nouvelle branche dans la grande famille coopérative ?

74 - Vie du Blog : attentes, objectifs, contexte
18/09/05 - C'est parti !
08/10/05 - Susceptibilités académiques
16/10/05 - Dans le grand bain
21/11/05 - Petite parenthèse